Rechercher
Rechercher

Amnistie ou amnésie ?


La mémoire politique est parfois affaire de circonstances. Gebran Bassil a passé deux ans à prendre ses distances avec le Hezbollah, multipliant les critiques contre son ancien allié et tentant de solder le lourd héritage de l’entente de Mar Mikhaël. Il aura suffi du premier véritable bras de fer avec Nawaf Salam pour que la distance paraisse soudain beaucoup plus courte.

Le terrain des retrouvailles est encore plus savoureux : la défense de l’armée libanaise. Il ne manquait qu’un prétexte. Michel Menassa le leur a fourni. Le ministre de la Défense voulait prendre la parole devant le Parlement pour exposer les réserves de l’armée sur la loi d’amnistie générale. Le Premier ministre s’y est opposé. Non pas parce que l’institution militaire n’avait pas le droit d’avoir un avis – elle l’avait déjà exprimé devant les commissions parlementaires – mais parce qu’un ministre ne peut porter devant la Chambre une position qui l’oppose à son propre gouvernement comme s’il représentait un pouvoir autonome. Nawaf Salam l’a résumé d’une formule : il n’y a pas « 24  gouvernements ».

On pouvait discuter la décision de Salam, contester sa lecture des prérogatives du ministre ou considérer que Michel Menassa devait pouvoir s’exprimer. De là à transformer son micro coupé en atteinte à la dignité de l’armée, il restait quelques pas. Gebran Bassil et le Hezbollah les ont allègrement franchis.

Le chef du Courant patriotique libre a trouvé une occasion presque providentielle. Défendre l’armée permettait à la fois de marquer des points auprès de son électorat, d’attaquer Nawaf Salam et de retrouver le Hezbollah sans avoir à défendre ni ses armes ni ses choix stratégiques. Il suffisait de défendre Michel Menassa. Les vieux alliés ont donc parlé presque d’une même voix. Ils ont assuré ne pas s’opposer à l’amnistie, mais ont conditionné leur présence à la prise de parole du ministre de la Défense. Puis ils ont quitté ensemble l’hémicycle. On avait beaucoup glosé sur la mort de l’entente de Mar Mikhaël. Il semble qu’on ait célébré l’enterrement un peu vite.

La scène aurait presque quelque chose de cocasse si l’étendard choisi pour ces retrouvailles n’était pas l’armée libanaise. Car la mémoire, contrairement aux alliances politiques, ne se recompose pas au gré des circonstances. Elle se souvient notamment de Samer Hanna. Le capitaine avait 26 ans lorsqu’il a été tué, en août 2008, après que l’hélicoptère de l’armée dans lequel il se trouvait eut essuyé des tirs à Tallet Sojod, au Liban-Sud, dans une zone où le Hezbollah était fortement implanté. L’appareil, qui portait clairement les couleurs de l’armée, effectuait une mission d’entraînement. Un autre officier avait été retenu avant d’être rapidement relâché. Des miliciens du Hezbollah s’étaient alors déployés sur les lieux, empêchant dans un premier temps l’armée d’y accéder. À l’époque, Michel Aoun, fondateur du CPL, beau-père de Gebran Bassil, principal allié chrétien du Hezbollah et futur président de la République, avait provoqué un tollé en s’interrogeant sur ce que faisait l’hélicoptère au-dessus d’une position de la « résistance ». L’armée méritait sans doute moins d’égards...

On pourrait multiplier les souvenirs embarrassants. Les années durant lesquelles les armes du Hezbollah ont coexisté avec celles de l’armée tout en bénéficiant d’une liberté d’action que l’État n’avait pas. Les décisions de guerre et de paix prises hors des institutions. Les affrontements, les incidents, les soldats morts. Et, plus récemment encore, les six militaires tués dans l’explosion d’un dépôt d’armes du Hezbollah, sans que l’indignation de ceux qui se présentent aujourd’hui en gardiens sourcilleux de la dignité de l’institution n’atteigne le même niveau.

Ce n’est donc pas la défense de l’armée qui pose problème. C’est son caractère à géométrie variable. Car le Hezbollah s’est lui aussi découvert une vocation nouvelle. Le parti qui a bâti pendant des décennies une structure militaire échappant à l’autorité de l’État, défendu son droit à conserver ses armes et contesté dans les faits le monopole de l’institution militaire sur la défense du territoire s’est retrouvé en première ligne pour défendre le droit du ministre de la Défense à faire entendre la voix de l’armée. Il fallait oser...

Nabih Berry, lui, a fait du Nabih Berry. Le président de la Chambre a accompagné ses anciens partenaires suffisamment loin pour qu’une partie des députés Amal quittent à leur tour l’hémicycle et que le quorum tombe. Mais pas assez loin pour condamner le Parlement à la paralysie. Le lendemain, le quorum était rétabli. Hezbollah et CPL sont restés dehors. La séance a repris et l’amnistie a été votée.

C’est peut-être là que cette histoire cesse d’être seulement cocasse. Il ne s’agit nullement de défendre aveuglément cette loi, d’autant que certains bénéficiaires ont, eux aussi, le sang de l’armée sur les mains. Il s’agit surtout d’expliquer que derrière la querelle Menassa, derrière les indignations soudaines et les mémoires sélectives, quelque chose de très ancien a tenté de refaire surface : le réflexe du 8 Mars. Face à un Premier ministre qui refusait de céder, ses anciennes composantes se sont retrouvées, avec des degrés d’engagement différents, autour d’une méthode qu’elles connaissent bien : transformer un désaccord politique en crise institutionnelle et utiliser le quorum comme instrument du rapport de force.

Mais quelque chose a changé. Le vieux 8 Mars a pu se retrouver. Il n’a cependant pas réussi à imposer durablement son veto. Nabih Berry n’a pas suivi jusqu’au bout. Le Parlement a continué à siéger. C’est peut-être la seule mémoire qu’il faudrait conserver de cette séquence. Les méthodes d’hier n’ont pas disparu et les alliances que l’on croyait mortes savent encore ressusciter lorsque les intérêts convergent. Mais leur capacité à tenir l’État en otage n’est plus nécessairement la même.

Bassil et le Hezbollah sont sortis de la salle. L’État, lui, a continué.

La mémoire politique est parfois affaire de circonstances. Gebran Bassil a passé deux ans à prendre ses distances avec le Hezbollah, multipliant les critiques contre son ancien allié et tentant de solder le lourd héritage de l’entente de Mar Mikhaël. Il aura suffi du premier véritable bras de fer avec Nawaf Salam pour que la distance paraisse soudain beaucoup plus courte.Le terrain des retrouvailles est encore plus savoureux : la défense de l’armée libanaise. Il ne manquait qu’un prétexte. Michel Menassa le leur a fourni. Le ministre de la Défense voulait prendre la parole devant le Parlement pour exposer les réserves de l’armée sur la loi d’amnistie générale. Le Premier ministre s’y est opposé. Non pas parce que l’institution militaire n’avait pas le droit d’avoir un avis – elle l’avait déjà...
commentaires (0) Commenter

Commentaires (0)

Retour en haut