Le chef du gouvernement, Nawaf Salam, faisant son entrée au Conseil des ministres au Sérail, le 13 août 2026. Photo tirée du compte X de la présidence du Conseil
Nawaf Salam est réputé pour ses positions éloignées du confessionnalisme politique. Mais ces deux derniers jours, d’aucuns ont reproché au Premier ministre une attitude sectaire dans son bras de fer avec le ministre de la Défense, Michel Menassa. Un désaccord qui a pris une tournure confessionnelle, sur fond de polémique autour de la loi sur l’amnistie générale. Le chef du gouvernement s’est opposé à ce que M. Menassa exprime les remarques de la troupe lors du débat parlementaire sur le projet d’amnistie, souhaité par la rue sunnite. Un refus que Nawaf Salam justifie par sa volonté d’éviter des « tensions » entre cette communauté et l’armée, mais aussi par ses prérogatives constitutionnelles qui lui permettent de s’exprimer au nom du gouvernement.
L’insistance de M. Salam lui a valu les critiques de certains députés, notamment ceux du Hezbollah et du Courant patriotique libre. Toutefois, elle a été saluée par la communauté sunnite, affaiblie par des années de mise à l’écart. En parallèle, des efforts sont menés, notamment par Baabda, pour un rapprochement entre le Sérail et Yarzé, où siège le ministère de la Défense.
Le Premier ministre, de plus en plus populaire au sein de la rue sunnite du fait de ses positions par rapport au Hezbollah, savait sans doute l’importance de l’amnistie générale aux yeux de sa communauté. Selon un député tripolitain, il a d’ailleurs subi une importante pression populaire pour que l’adoption du texte ne soit pas retardée davantage. Ainsi, les développements de mardi ont sans doute contribué à alimenter sa popularité croissante. Toutefois, dans les milieux du Sérail, on affirme que Nawaf Salam « n’est pas du genre à effectuer des calculs populistes ». Ceux qui le connaissent citent, quant à eux, son caractère « colérique ».
Redorer le blason de la présidence du Conseil
Il n’empêche que, selon un député sunnite, « si les élections législatives (qui ne sont prévues qu’en 2028) devaient se tenir demain, Nawaf Salam pourrait les remporter haut la main ». « Il est clair que M. Salam est sorti grand gagnant de cette dispute, du moins au niveau populaire », abonde Ibrahim Mneimné, député sunnite de Beyrouth. Le Premier ministre a d’ailleurs eu droit à un clin d’œil de la part du bloc de la Modération nationale, représentatif du pouls des sunnites. Dans un communiqué, le bloc l’a remercié pour ses efforts en faveur de l’adoption de l’amnistie.
Au-delà de l’amnistie, les soutiens du Premier ministre estiment que sa position ferme ne visait pas à opprimer le ministre de la Défense, mais plutôt à imposer le respect de la Constitution, qui stipule que c’est le Premier ministre qui s’exprime au nom du gouvernement. Ensuite, il chercherait à maintenir la solidarité ministérielle et à empêcher que les dissensions internes du gouvernement n’éclatent au grand jour. « Il a raison d’adopter cette attitude et c’est un droit qui lui est consacré », commente un ancien chef du gouvernement.
Il est évident que Nawaf Salam est parvenu à redonner à son poste un prestige longtemps éclipsé tant par le président de la République, Joseph Aoun, que par le chef du législatif, Nabih Berry. Et pour cause : le premier continue, par exemple, de piloter presque seul le processus de négociations avec Israël et le second s’est imposé depuis des décennies comme une pièce maîtresse de l’échiquier politique. C’est le cas notamment depuis la nomination, en 2019, de Hassane Diab au poste de Premier ministre sans véritable couverture sunnite, suivie du retrait du leader de la communauté, Saad Hariri. « Nawaf Salam ne pouvait pas se laisser contourner par son ministre. Il a donc affirmé son rôle et sa position de Premier ministre », analyse le politologue Michael Young.
Entretien Aoun-Salam
L’épisode Menassa est d’ailleurs intervenu après plusieurs différends ayant porté atteinte au prestige de la présidence du Conseil. On se souvient de l’épisode au cours duquel des partisans du Hezbollah se sont rassemblés, en septembre 2025, devant la Grotte aux pigeons à Raouché pour commémorer l’assassinat de Hassan Nasrallah, le leader de la milice chiite tué par Israël un an plus tôt. Un évènement qui a eu lieu en violation d’une décision de M. Salam interdisant le rassemblement. Quelques jours plus tard, le chef de l’État décorait le commandant en chef de l’armée, Rodolphe Haykal, d’une médaille, alors que l’armée n’avait rien fait pour empêcher les partisans du Hezbollah de se rassembler, ce qui avait été interprété comme un message fort adressé au Sérail.
Quelques mois plus tôt, le Conseil des ministres nommait Karim Souhaid – appuyé par le président de la République – à la tête de la Banque du Liban, en dépit de l’opposition de M. Salam. « Mais je ne crois pas que l’affaire Menassa endommagera les rapports entre Joseph Aoun et Nawaf Salam plus que les épisodes Souhaid et Raouché », estime Michael Young à l’heure où certains voyaient dans le bras de fer les prémices d’une perturbation des rapports entre les deux pôles de l’exécutif. Une thèse que les milieux du Sérail rejettent.
C’est en tout cas l’impression que les deux hommes ont voulu donner lors de leur entretien jeudi au palais de Baabda. L’OLJ a appris que l’affaire Menassa était au cœur des discussions. Officiellement, la présidence préfère rester loin d’un « différend inutile qui n’aurait pas dû éclater », pour reprendre les termes d’une source proche de la présidence. Mais des sources concordantes laissent entendre que le président a vu d’un mauvais œil l’échange entre le chef du gouvernement et le ministre de la Défense. Un différend non encore réglé, en dépit de la fleur lancée par Nawaf Salam à son « cher ami » Michel Menassa à la Chambre mardi. Preuve en est, M. Menassa a boudé le Conseil des ministres de jeudi au Sérail. « Il a pris cette décision pour marquer son mécontentement », dit un proche de l’intéressé, affirmant que Joseph Aoun a été « informé » de la décision du ministre. Fait hautement symbolique : pendant la réunion gouvernementale, Michel Menassa recevait dans son bureau à Yarzé une délégation de l’armée menée par Rodolphe Haykal… venue le féliciter pour son soutien à l’institution militaire.



