Il y a quelque chose d’étrange dans le Liban de cet été. Ou bien à bien y penser cela a toujours été de la sorte ! Quelque chose de presque surréaliste.
D’un côté, un pays suspendu aux négociations, aux communiqués diplomatiques, aux réunions à huis clos et aux déclarations contradictoires. On parle d’un accord signé, de calendrier, de désarmement, de retrait israélien, de garanties internationales. Mais lorsqu’on demande simplement : « Et maintenant, qu’est-ce qui va réellement se passer ? » la réponse reste floue.
Un accord-cadre a bien été signé entre le Liban et Israël sous médiation américaine. Il prévoit notamment, par étapes, le rétablissement de l’autorité de l’État libanais sur l’ensemble du territoire, le désarmement des groupes armés non étatiques et un retrait progressif des forces israéliennes. Mais les négociations de Rome viennent de se terminer sans véritable déblocage.
Israël réclame le désarmement du Hezbollah avant son retrait. Le Hezbollah refuse toujours de remettre ses armes et considère qu’il ne peut être question de désarmement tant que le Liban reste sous la menace israélienne. Et l’État libanais se retrouve au milieu, chargé de reprendre une souveraineté qu’il n’a jamais complètement exercée et de résoudre une équation qui dépasse largement ses frontières.
Au Liban-Sud, la situation reste donc fragile. La présence israélienne demeure, les incidents persistent et personne ne peut réellement garantir que le calme actuel sera durable.
Et pourtant… On sort. On dîne. On boit. On danse. On chante.
Les restaurants sont pleins, les concerts se multiplient, les artistes se produisent à travers le pays et les festivals continuent de faire vibrer les nuits libanaises. Même si tout n’est pas revenu à la normale, le report du Festival de Baalbeck en raison de la situation sécuritaire en est un rappel, une grande partie du pays semble avoir décidé de vivre malgré tout.
Alors, que sommes-nous en train de faire ?
Sommes-nous inconscients ? Est-ce une forme de déni collectif ? Ou est-ce autre chose ?
Peut-être un réflexe profondément libanais : vivre aujourd’hui, le moment parce que demain est trop incertain.
Le Libanais a appris, au fil des décennies, que la normalité pouvait être provisoire. Qu’une soirée parfaitement ordinaire pouvait être interrompue par une nouvelle inquiétante. Que l’on pouvait entendre une explosion au loin et, quelques jours plus tard, retourner au restaurant comme si de rien n’était.
Il ne s’agit pas forcément de courage ni d’inconscience. Il s’agit parfois simplement de fatigue.
La fatigue d’avoir peur. La fatigue d’attendre. La fatigue de regarder les informations en permanence.
Alors on décide de vivre.
Et lorsque les enfants, les frères, les sœurs et les amis qui vivent à l’étranger rentrent au bercail, la vie reprend encore davantage ses droits. On veut profiter d’eux. Dîner ensemble, rire, boire un verre, danser, faire comme avant.
Peut-être même davantage qu’avant.
Car derrière cette apparente insouciance se cache parfois une peur très réelle : celle que ces retrouvailles soient les dernières avant une nouvelle escalade.
Et c’est là que la fête devient intéressante.
Elle peut être du plaisir. Mais elle peut aussi être une forme de résistance.
Une manière de dire : vous ne nous empêcherez pas de vivre.
Faire la fête au Liban n’est donc pas toujours synonyme de légèreté. Parfois, c’est presque politique. Danser alors que l’avenir est incertain peut être une façon de refuser que la peur devienne le maître du quotidien !
Mais il existe aussi l’autre possibilité. Et si cette effervescence n’était qu’un soubresaut ? Un dernier grand souffle avant que le pays ne retombe ?
C’est la question que personne n’ose vraiment poser lorsqu’il regarde les terrasses bondées et les soirées qui s’enchaînent.
Car le Liban a cette capacité étonnante à passer de l’euphorie à l’angoisse sans transition.
Nous vivons avec deux réalités parallèles : celle des négociations diplomatiques et celle des soirées ; celle du Sud et celle de Beyrouth et de la montagne ; celle des drones et celle des DJ ; celle des réunions internationales et celle des mariages.
Et peut-être que ces deux Liban ne sont pas aussi contradictoires qu’ils en ont l’air.
Pour comprendre le comportement des Libanais, il faut comprendre une chose : ils ont rarement le luxe d’attendre que tout soit réglé pour commencer à vivre.
Il est certain qu’il n’y a que le provisoire qui dure.
Si nous devions attendre la stabilité politique pour organiser un mariage, nous ne nous marierions plus. Si nous devions attendre que le Sud soit définitivement sécurisé pour faire des projets, nous n’en ferions plus.
Alors on vit. Mais on vit avec un œil sur la fête et l’autre qui lorgne le téléphone.
On rit, mais on regarde les nouvelles. On réserve une table, mais on vérifie la situation. On accueille ceux qui arrivent de l’étranger avec des embrassades, tout en sachant qu’un simple événement peut modifier les plans de tout le monde.
C’est peut-être cela, finalement, le véritable état psychologique du Liban aujourd’hui : ni insouciance ni panique.
Une vigilance joyeuse. Une joie sous surveillance.
L’incertitude politique reste profonde. L’accord existe, mais son application demeure fragile. Les discussions doivent continuer autour du désarmement, des mécanismes de vérification et du retrait israélien.
Pendant que les diplomates négocient sur des cartes, des frontières et des mécanismes de sécurité, les Libanais, eux, négocient avec quelque chose de beaucoup plus intime : leur propre peur.
Ils choisissent, pour quelques heures, de ne pas lui donner toute la place.
Peut-être est-ce inconscient. Peut-être est-ce courageux. Peut-être est-ce simplement libanais.
Une chose est certaine : ce pays refuse obstinément de mourir de l’attente.
Il danse entre deux incertitudes. Il chante entre deux crises. Il accueille ses enfants revenus de l’étranger comme si demain était garanti.
Et c’est probablement là toute l’ambivalence du Liban : nous sommes capables de faire la fête au bord du précipice, non parce que nous ignorons le précipice, mais précisément parce que nous savons qu’il est là.
Reste à savoir si cette joie est le signe d’un pays qui reprend enfin goût à la vie ou celui d’un peuple qui, ayant trop souvent appris que le bonheur pouvait être interrompu du jour au lendemain, a décidé de le consommer sans attendre.
Pour l’instant, le Liban danse.
Mais personne ne sait encore si la musique annonce le retour à la vie ou seulement une nouvelle pause avant la prochaine tempête.
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