La France n’est pas née le jour où la République fut proclamée. Son histoire n’a pas commencé avec sa première Constitution, et son identité ne s’est pas façonnée dans les seuls bureaux du pouvoir. La France est trop ancienne pour être réduite à un régime politique, et trop profonde pour se résumer à une position passagère à l’égard de la religion. Aux racines de ce pays se trouvent une croix dressée, une cloche qui sonne, un monastère qui préserve le savoir et une cathédrale qui apprend à la pierre à prier.
Sans le christianisme, la France que nous connaissons n’aurait pas existé.
Le christianisme ne fut pas seulement une foi professée par certains Français. Il fut une âme qui contribua à façonner la conscience de toute une nation. Autour des églises se formèrent les villages. Les monastères conservèrent les livres lorsque l’ignorance recouvrait encore l’Europe. Les écoles, les universités et les hôpitaux se développèrent, tandis que l’homme apprenait que le faible avait des droits, que le pauvre possédait une dignité, que le malade méritait d’être respecté et que le mort devait recevoir des adieux à la hauteur du mystère de la vie.
Liberté, égalité, fraternité. La République a fait de ces trois mots sa devise, mais elle ne les a pas inventés. Bien avant qu’ils ne soient gravés au fronton des édifices publics, le christianisme leur avait donné leur profondeur humaine et spirituelle. La République les a formulés politiquement, mais leur substance morale plonge ses racines dans une civilisation façonnée par l’Évangile.
La liberté chrétienne ne signifie pas que l’homme puisse faire tout ce qu’il désire. Elle affirme qu’il possède une conscience, une volonté et une responsabilité que nul pouvoir terrestre ne peut entièrement confisquer. L’homme est libre parce qu’il est appelé à choisir entre le bien et le mal, et parce que la foi elle-même perdrait son sens si elle était imposée par la force. C’est dans cette reconnaissance d’une conscience supérieure au pouvoir que s’enracine peu à peu l’idée moderne de liberté.
L’égalité trouve elle aussi l’une de ses sources essentielles dans le christianisme. Devant Dieu, il n’existe ni maître ni esclave, ni puissant ni misérable, ni homme supérieur par sa naissance à un autre homme. Tous sont issus d’une même création, tous portent la même dignité et tous sont appelés au même salut. Bien avant que l’égalité ne devienne une règle juridique, le christianisme avait proclamé l’égale valeur de chaque personne, indépendamment de sa fortune, de son origine ou de son rang.
Quant à la fraternité, elle est peut-être le mot le plus profondément chrétien de la devise républicaine. Les hommes sont frères parce qu’ils se reconnaissent les enfants d’un même Père. Cette fraternité ne repose ni sur le sang, ni sur la classe sociale, ni sur la nationalité. Elle oblige à voir dans l’étranger un prochain, dans le pauvre un frère et dans le faible une personne dont la dignité engage la conscience de tous. La charité chrétienne n’est pas une simple émotion. Elle commande de servir, de secourir, de pardonner et de se rendre responsable d’autrui.
De Notre-Dame à Chartres, du Mont-Saint-Michel aux petites églises de village, les pierres ne furent jamais de simples ornements architecturaux. Elles furent les pages vivantes de l’histoire de France. Et dans les cloches qui annonçaient la joie et la tristesse, la naissance et la mort, la guerre et la paix, le temps français lui-même trouvait son rythme.
Même ceux qui se sont éloignés de la foi n’ont pu se soustraire à son empreinte, car le christianisme n’a pas seulement habité les églises. Il a pénétré la langue, l’art, la littérature, la musique, le droit et la conception même de la personne humaine. Il demeurait présent jusque dans les révolutions qui se sont dressées contre lui, car on ne se révolte véritablement que contre ce qui a profondément participé à notre formation. En proclamant la liberté, l’égalité et la fraternité, la Révolution n’a pas créé ces aspirations à partir du néant. Elle a souvent traduit dans le langage politique et juridique des exigences morales que des siècles de christianisme avaient déjà inscrites dans la conscience européenne.
La laïcité française elle-même n’est pas née dans le vide. Elle est issue d’un long dialogue, et parfois d’un affrontement douloureux, avec le christianisme. Elle ne saurait donc se transformer, de garantie de la liberté de conscience, en négation de la mémoire, de neutralité de l’État, en honte d’une nation devant ses propres racines. L’État peut choisir de ne reconnaître aucune religion, mais il ne peut effacer des siècles d’histoire par une décision protocolaire ou une sensibilité politique passagère.
Lorsqu’un président de la
République accueille le souverain pontife, puis évite de paraître à ses côtés au cours d’une messe, la question dépasse la personne du président comme celle du pape. Elle soulève une interrogation douloureuse. Depuis quand le respect du patrimoine chrétien est-il devenu un embarras politique ? Depuis quand se tenir devant un autel ayant participé à l’histoire de France est-il perçu comme un renoncement aux valeurs de la République ?
Assister à une messe ne menace pas la laïcité, pas plus que respecter l’Église ne porte atteinte à la liberté des non-croyants. Le respect n’est pas une profession de foi, la mémoire n’est pas du prosélytisme, et la reconnaissance des racines n’est pas une forme d’exclusion. Une nation sûre d’elle-même sait accueillir tous ses enfants sans devoir renier son passé pour prouver sa modernité.
Dire que la France est redevable au christianisme ne signifie pas que son histoire fut exempte de fautes, ni que son identité serait fermée à ceux qui ne sont pas chrétiens. Cela signifie simplement que la France, dans toute la diversité qui est aujourd’hui la sienne, ne peut se comprendre si elle rompt avec les sources qui ont nourri son âme. L’arbre n’offense pas ses nouvelles branches lorsqu’il reconnaît ses racines, mais il meurt lorsqu’il s’imagine pouvoir vivre sans elles.
La France républicaine n’a pas surgi du néant. Elle s’est élevée sur une terre cultivée par les monastères, dans des villes dont les églises dessinaient l’horizon, au sein d’un peuple dont le christianisme a largement façonné la conscience, l’imaginaire et la langue. Même les mots dont la République a fait sa devise ne sont pas nés hors de toute mémoire. La liberté porte l’empreinte de la conscience chrétienne. L’égalité prolonge l’égale dignité des hommes devant Dieu. La fraternité donne une expression politique à l’idée chrétienne d’une humanité réunie en une seule famille.
Les régimes peuvent changer, les idées se transformer, la foi s’affaiblir ou se raviver. Une vérité historique demeure. Avant d’être une République laïque, la France fut une patrie façonnée, durant des siècles, au sein d’une civilisation chrétienne.
Respecter la République ne signifie pas avoir honte de la France, et demeurer fidèle à la laïcité n’exige pas d’effacer la croix de sa mémoire. Celui qui renie ses racines ne devient pas plus moderne. Il devient simplement moins entier.
Sans le christianisme, il y aurait peut-être eu, sur cette terre, un autre État, une autre culture, une autre mémoire et une autre âme… mais ce n’aurait pas été la France.
Antonio HACHEM
Ancien bâtonnier de Beyrouth
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