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Le pape du vivre-ensemble


Si considérable demeure l’influence morale du Vatican, même en ces temps maudits où sévit la force brute, que tout déplacement du pape à l’étranger est volontiers qualifié d’historique. À plus d’un titre cependant, c’est d’une monumentale pierre blanche qu’il faudra marquer ces quatre jours que Léon XIV vient de passer en France.


Que le souverain pontife se veuille traditionnellement un apôtre de paix, de conciliation et de pardon est pourtant si naturel, si conforme aux préceptes de sa propre religion, que pour un peu on pourrait n’y voir que chose normale, sinon banale. Il en va autrement cependant quand ce n’est plus seulement la concorde entre nations, le multilatéralisme et le retour à l’ordre international que réclame inlassablement le chef de l’Église catholique. C’est à la paix et à la coexistence à l’intérieur même des nations, des sociétés humaines, qu’il entend œuvrer aussi : cela en redonnant à la religion – à toutes les religions – la place qui leur revient de droit et de fait, à l’ombre de cette laïcité si chère à la République française.


Loin de contester la neutralité étatique quant à la liberté de conscience que s’est choisie celle qui fut jadis la fille aînée de l’Église, le pape s’est attaché à démontrer que la laïcité n’implique pas nécessairement l’effacement de la croyance au sein de l’espace public. Que la sécularisation n’a pas étouffé la quête de spiritualité. Que face aux fléaux de l’anticléricalisme, de l’antisémitisme, de l’islamophobie, du terrorisme, du populisme nationaliste et des aspirations identitaires, les peuples ont plus que jamais besoin de repères culturels. Et donc que la laïcité bien comprise peut très bien faire office de cadre permettant aux différentes convictions religieuses de cohabiter. Son audacieux pari, l’extraordinaire Léon XIV l’a manifestement gagné haut la main. Sa seule présence sur le sol français a mobilisé des foules aussi enthousiastes qu’énormes ; particulièrement remarquée aura d’ailleurs été la massive participation de jeunes à ces rassemblements, notamment au Stade de France.
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Ce serait peu dire que cette visite papale devrait nous interpeller énergiquement. Le Vatican et la France partagent de longue date un historique, un inébranlable souci du Liban. Ce qu’on a là, pourrait-on même renchérir, est une précieuse connivence, une bienveillante complicité non exempte hélas d’inquiétude. Que la crise existentielle dans laquelle se débat actuellement notre pays ait figuré au nombre des dossiers internationaux passés en revue par le président Emmanuel Macron et son hôte pontifical est des plus réconfortants certes, mais guère surprenant. Il en est de même d’ailleurs pour leur préoccupation commune du sort des chrétiens d’Orient. Comme pour les vœux de paix dans le monde, rien là toutefois que de l’ordinaire, et ce n’est pas faire preuve d’ingratitude que de le constater. En revanche, c’est l’insistante préoccupation vaticane pour la paix domestique dans le respect des religions qui exige d’être méditée.


Les modèles libanais et français sont pourtant aux antipodes l’un de l’autre. À la faveur de la visite papale, la France vient en quelque sorte de redécouvrir des ferveurs que d’aucuns croyaient éteintes. Il va s’agir pour elle maintenant de gérer la visibilité nouvelle que vient d’acquérir le facteur religieux : de réintroduire ce dernier dans la liste des paramètres de la gouvernance, bien que dans un cadre strictement laïque. Le Liban, quant à lui, s’évertue à faire coexister le religieux et le politique au sein d’un État où le pluralisme n’a d’autre fondement que les incertains équilibres confessionnels. Les générations de dirigeants qui se sont succédé depuis la proclamation du Grand Liban n’ont pas su, ou pas voulu, faire évoluer rationnellement le système politique. Compteraient-ils donc sur la guerre et ses bouleversements pour s’en charger elle-même ?


Pas plus que la règle de la majorité démographique, les bouleversements par la violence ne sauraient pourtant assurer la pérennité du Liban. L’un et l’autre lui ôteraient même sa raison d’exister en tant que modèle unique de diversité dans cette partie du monde. C’est en somme un sacré rébus que nous a légué sur place le pape Jean-Paul II en disant du Liban qu’il est plus qu’un pays : qu’il est un message de liberté et un exemple de pluralisme pour l’Orient comme pour l’Occident, saisissante formule qu’ont fidèlement reprise ses successeurs.


Un rébus, et pourquoi donc ? Parce que près d’un demi-siècle plus tard, les Libanais eux-mêmes ne sont toujours pas fichus de se décider à plancher sur la question.

Issa GORAIEB


igor@lorientlejour.com

Si considérable demeure l’influence morale du Vatican, même en ces temps maudits où sévit la force brute, que tout déplacement du pape à l’étranger est volontiers qualifié d’historique. À plus d’un titre cependant, c’est d’une monumentale pierre blanche qu’il faudra marquer ces quatre jours que Léon XIV vient de passer en France.Que le souverain pontife se veuille traditionnellement un apôtre de paix, de conciliation et de pardon est pourtant si naturel, si conforme aux préceptes de sa propre religion, que pour un peu on pourrait n’y voir que chose normale, sinon banale. Il en va autrement cependant quand ce n’est plus seulement la concorde entre nations, le multilatéralisme et le retour à l’ordre international que réclame inlassablement le chef de l’Église catholique. C’est à la paix et à la...