En 1973, au théâtre Piccadilly à Hamra, les frères Rahbani ont créé une pièce de théâtre intitulée Al-Mahatta (La Station). Feyrouz, dans le rôle de Wardé, demande à l’agriculteur Saado et à sa femme si le train du Nord est arrivé. Surpris, Saado réplique qu’il n’y a jamais eu ni train ni station sur son terrain, qu’il connaît très bien depuis sa naissance. Wardé insiste sur le fait que la station et les rails sont enterrés sous sa parcelle. Pour elle, le souffle du vent peut devenir un train. Petit à petit, l’histoire d’une station et d’un train imminent s’infiltre dans le village, malgré son absurdité. Tous les terrains autour de la station commencent à grimper de prix. Pire encore, un voleur commence à vendre des tickets de train. Avec le temps, on commence à douter de l’arrivée du train et la police vient arrêter Wardé, pour fraude et diffusion de fausses nouvelles. Soudain, le sifflement du train se fait entendre de loin, s’approche et s’arrête à sa station. Tout le monde monte à bord du train, sauf Wardé, qui n’a pas de ticket.
En 2004, L’Orient-Le Jour a publié un article sur un événement à la gare de Mar Mikhaël. J’y ai exposé, sur le mur de la gare, des clichés que j’avais pris des rails, des trains et des stations s’étendant de Beyrouth à Rayak. Cette initiative visait à soutenir les anciens cheminots et employés des chemins de fer libanais.
Avec le soutien d’Élias Maalouf, fondateur de l’association « Train Train », dédiée à la sauvegarde du patrimoine ferroviaire et à la remise sur les rails du train, nous avons mené diverses actions culturelles : expositions et conférences. Ces initiatives visaient à sensibiliser le public à ce patrimoine.
Le point culminant de nos activités fut l’exposition organisée en 2013 lors du Festival de Beiteddine, en collaboration avec l’OCFTC (Office des chemins de fer et des transports en commun). Son retentissement fut tel qu’il atteignit Paris, où se préparait une autre grande exposition et un documentaire sur l’histoire de l’Orient-Express à l’Institut du monde arabe (IMA).
Ces projets culturels ont abouti à la publication de mon livre, Liban sur Rail, en 2014 avec le soutien de Nora Joumblatt et de Mona Hraoui, fondatrices de la Fondation nationale pour le patrimoine (FNP). Notre mission ne s’est pas arrêtée là. Nada Sardouk, directrice du ministère du Tourisme, nous a demandé de réinstaller notre exposition de Beiteddine à l’aéroport de Beyrouth. À ma grande surprise, cette exposition y est restée pendant dix ans.
Récemment, le directeur de
l’OCFTC, Ziad Chaaya, a annoncé le début des préparatifs d’un projet de réhabilitation de la ligne de Tripoli, inaugurée en 1911. Parallèlement, le Conseil des ministres a sérieusement discuté de la ligne ferroviaire qui reliait le port de Beyrouth à Damas depuis 1895. Ces deux bonnes nouvelles m’ont incité à relancer une nouvelle initiative, rappelant l’importance historique et économique de la ligne Beyrouth-
Damas.
Lors du festival de Aley cette année, j’ai annoncé que le train arriverait à Baabda le 30 juillet à 19h30. Tous les participants du festival ont été étonnés et m’ont demandé le prix et le lieu d’achat des billets. Les billets seront gratuits pour ceux qui seront présents le soir du jeudi 30 juillet. En collaboration avec l’OCFTC, l’association Train Train et l’association Terre Liban, nous avons organisé une marche sur les rails de la station de Baabda, après qu’elle fut nettoyée et toujours préservée par Terre Liban. Comme en 2004, j’ai prévu de projeter sur le mur de la station de Baabda l’histoire de cette ligne, créée en 1895 par les Français sous l’Empire ottoman.
À l’arrivée des « voyageurs » sur le quai de la gare de Baabda, tous me demandaient : « Où est le train ? » J’avais préalablement organisé avec l’association Les Rois de la nature – Hiking group détentrice du plus long drapeau libanais (100 mètres), une marche sur les rails. Nous porterions le drapeau, simulant l’arrivée d’un train en gare. J’ai alors révélé aux « voyageurs » que le train qui arrivait n’était pas fait de métal, mais qu’il était incarné par eux, les Libanais, en chair et en os. Immédiatement, avec un grand enthousiasme, tous se sont alignés, portant le long drapeau libanais, marchant sur l’ancienne voie ferrée et chantant l’hymne national. Au coucher du soleil, Paul Abi Rached, fondateur de Terre Liban, m’a présenté après avoir exposé les activités de son association militante pour la sauvegarde de la nature. À mon tour, en tant que membre honoraire de l’association Train Train, j’ai projeté sur le mur de la gare la présentation que j’avais faite à l’IMA en 2014. J’ai également souligné l’importance des trois grands projets français qui ont fait de Beyrouth et de son port la porte de l’Orient à partir de 1856 : le tracé de la route Beyrouth-Damas, l’inauguration du port de Beyrouth et la ligne ferroviaire de 1895.
Si Feyrouz a milité pour une gare invisible et un train à venir, cette initiative a, de mon côté, incité les gens à découvrir l’existence de gares et de trains immobilisés dans leurs dépôts depuis la guerre civile libanaise. Le prochain arrêt sera Aley, Bhamdoun, Sofar, jusqu’à Baalbeck, toujours en collaboration avec l’OCFTC, qui coopère également avec d’autres municipalités et associations pour sensibiliser davantage à l’importance d’un réseau ferroviaire en détresse. Si, dans les prochaines années, le train du nord de Tripoli siffle son départ, prière de bien vouloir conserver un ticket pour Feyrouz.
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