On rapporte que Louis XIV demanda un jour à Boileau quel était, selon lui, le plus grand écrivain du XVIIe siècle, et que celui-ci répondit sans hésiter : « Molière, Sire. » Le destin de cet homme est d’autant plus remarquable qu’il se prédestinait à une carrière de comédien avant de devenir, presque malgré lui, l’un des plus grands dramaturges de la littérature française. Paradoxalement, certains aspects de sa vie demeurent obscurs, car nous ne possédons presque aucun document personnel le concernant, à l’exception de quelques actes notariés et du célèbre fauteuil sur lequel il fut frappé d’un malaise fatal lors de la dernière représentation du Malade imaginaire.
Cet homme énigmatique naît à Paris au début de l’année 1622. Issu d’une famille bourgeoise, il est baptisé Jean-Baptiste Poquelin. Dès l’âge de vingt et un ans, il choisit de se consacrer au théâtre. Cette décision plonge sa famille dans le désarroi : non seulement la profession de comédien est alors entachée d’une mauvaise réputation, mais Jean-Baptiste, en sa qualité de fils aîné, est appelé à succéder à son père dans la prestigieuse charge de tapissier ordinaire du roi.
Il débute sa carrière de comédien en s’associant, vers l’âge de vingt-deux ans, à neuf compagnons réunis autour du noyau formé par les trois aînés de la famille Béjart : Madeleine, Joseph et Geneviève. La troupe adopte alors un nom aussi fastueux que présomptueux : l’Illustre Théâtre. Dans un élan d’ardeur et de ferveur juvéniles, Jean-Baptiste choisit le pseudonyme de « Molière ». L’origine de ce nom demeure un mystère. Il n’en reste pas moins que ce choix s’avéra particulièrement judicieux, puisque le français en vint à être désigné sous le nom de « langue de Molière ». S’il avait conservé son patronyme, il est fort douteux que l’expression « langue de Poquelin » se fût jamais imposée pour désigner la langue française.
Les débuts de la troupe s’avèrent pourtant bien plus difficiles que prévu : les revenus sont négligeables, les dépenses considérables et les dettes insoutenables. En 1645, Molière est même brièvement emprisonné pour défaut de paiement envers ses créanciers. Il rejoint ensuite, aux côtés des Béjart, une troupe itinérante qui fusionne, en 1647, avec celle de Charles Dufresne, dont il partage désormais la direction. La troupe sillonne alors les provinces françaises pendant treize ans sous la protection de grands seigneurs. Cette longue période d’apprentissage lui permet d’observer les comportements humains dans toute leur diversité et d’affiner son art dramatique. Il s’inspire également de la commedia dell’arte italienne et du théâtre espagnol, dont il retient le goût de l’improvisation, des quiproquos, des masques, des jeux de scène et des déguisements.
En 1658, c’est une troupe chevronnée qui regagne Paris. Grâce à la protection de Philippe d’Orléans, frère de Louis XIV, elle est invitée à se produire devant la cour, au Louvre. Cette épreuve s’avère concluante : le Roi-Soleil l’autorise à s’installer successivement au Petit-Bourbon, puis au Palais-Royal. En 1659, Charles Dufresne se retire, laissant à Molière la direction exclusive de la troupe. La même année, Les Précieuses ridicules remportent un succès retentissant auprès du grand public. En 1665, la troupe reçoit le titre de « Troupe du roi » et jouit dès lors d’une stabilité et d’une longévité exceptionnelles dans un monde théâtral marqué par la précarité.
Plusieurs facteurs expliquent cette réussite exceptionnelle. Tout d’abord, Molière adopte un style d’écriture d’une remarquable ingéniosité, mêlant le parler populaire, parfois vulgaire, à la diction pompeuse des pédants et des faux savants. De ce contraste entre les registres naît un comique irrésistible qui, sous les apparences du divertissement, tourne en dérision les travers de la nature humaine – prétentions, aberrations et contradictions – sans jamais céder à la moralisation. Et si Molière se moque de l’homme, il le fait toujours avec intelligence et bienveillance. Son apport majeur est d’avoir élevé la comédie, alors considérée comme un genre inférieur à la tragédie, au rang des formes théâtrales les plus nobles. Ses œuvres impressionnent autant par la beauté et la clarté de leur langue que par leur pouvoir de nous faire rire tout en nous invitant à réfléchir.
Molière se distingue également comme directeur de troupe par une remarquable inventivité. En 1661, il s’associe au compositeur Jean-
Baptiste Lully et donne naissance à la comédie-ballet, dont Le Bourgeois gentilhomme demeure l’une des plus brillantes illustrations. Leur collaboration prend toutefois fin en 1672, lorsque Lully obtient le monopole de la musique chantée au théâtre.
Enfin, Molière est un acteur exceptionnel, sans doute l’une des premières grandes « vedettes » du spectacle vivant. Son humour repose autant sur la puissance de la parole que sur l’éloquence du corps. Donneau de Visé rapporte qu’il était « tout comédien depuis les pieds jusqu’à la tête », capable d’exprimer davantage par un regard, un sourire ou un simple geste que d’autres par un long discours.
Au-delà de son génie polyvalent, le destin de Molière s’est également façonné au gré des rencontres et des événements qui ont jalonné sa vie. Dès ses débuts au théâtre, Madeleine Béjart joue un rôle déterminant dans son ascension, tant par son influence au sein de la troupe que par les conseils qu’elle lui prodigue. Leur relation, sans doute amoureuse à ses débuts, évolue peu à peu en une profonde affection. En 1662, Molière épouse la jeune Armande Béjart, officiellement présentée comme la sœur cadette de Madeleine. Était-elle pourtant sa sœur ou sa fille ? Le mystère demeure, et ce mariage ne cessera d’alimenter les rumeurs, où se mêlent fantasmes et sarcasmes.
Molière bénéficie également du soutien indéfectible de Louis XIV. En 1660, il est nommé tapissier et valet de chambre du roi. Cette charge honorifique le rapproche davantage du Roi-Soleil. La protection du souverain ne suffit pourtant pas à le prémunir contre une censure aussi omniprésente qu’oppressante. En 1664, Tartuffe ou l’Hypocrite lui attire les foudres du clergé. Ce n’est que cinq ans plus tard, après une troisième version profondément remaniée, que la pièce, désormais intitulée Tartuffe, est enfin autorisée à être représentée.
Enfin, Molière est un travailleur acharné, dépensant sans relâche son énergie entre l’écriture, la mise en scène, la direction de sa troupe et l’exercice du métier de comédien. Ce rythme effréné lui assure, ainsi que sa troupe, une aisance matérielle certaine, mais au détriment de sa santé. Le 17 février 1673, déjà gravement malade, il monte pourtant une dernière fois sur scène pour incarner Argan dans Le Malade imaginaire, mû par un sens aigu du devoir professionnel.
Frappé d’un malaise en pleine représentation, il regagne prestement son domicile, où il s’éteint quelques heures plus tard, à l’âge de cinquante et un ans. Se pose alors la délicate question de son inhumation, l’Église refusant la sépulture religieuse aux comédiens non repentis. Il semble toutefois qu’un prêtre ait été mandé, mais qu’il n’arriva pas à temps avant que Molière n’exhalât son dernier souffle. Son enterrement a lieu discrètement, après l’intervention de Louis XIV.
Après sa disparition, sa troupe fusionne avec celle du Marais pour former la troupe de l’Hôtel Guénégaud. En 1680, le roi réunit cette dernière à la troupe de l’Hôtel de Bourgogne pour fonder la Comédie-Française, consacrant ainsi Molière comme l’illustre patron du théâtre français.
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