Rechercher
Rechercher

Nos lecteurs ont la parole

À New York, une plaque, à Paris, deux tombes

Il faut se réjouir que l’État libanais ait récemment réagi lorsqu’une installation à New York a présenté comme syriens des écrivains d’origine libanaise. Il a eu raison de le faire. Il a eu raison de rappeler que la mémoire culturelle du Liban ne peut être dissoute dans des approximations historiques ou géographiques. Il a eu raison de défendre des noms, une filiation, une appartenance.

Mais cette réaction pose désormais une question simple : pourquoi cette vigilance s’arrête-t-elle aux plaques visibles et médiatisées, lorsqu’elle demeure silencieuse devant les tombes oubliées de Chekri et Halil Ganem à Paris ?

Il y a un an, j’alertais publiquement, et à plusieurs reprises, sur l’état d’abandon de ces sépultures. Je ne demandais ni argent, ni cérémonie, ni monument. Je demandais seulement une aide institutionnelle minimale : que l’État libanais appuie, auprès des autorités françaises compétentes, une démarche de sauvegarde de deux tombes qui appartiennent à l’histoire politique, littéraire et nationale du Liban. J’indiquais même être prêt à assumer personnellement les frais d’entretien.

La réponse fut un silence. Ou, plus exactement, une absence d’engagement.

Il ne s’agissait pourtant pas de personnages secondaires. Chekri Ganem est le père de la littérature libanaise d’expression française. Halil Ganem fut le premier constitutionnaliste bien avant la Constitution libanaise dont nous célébrons le centenaire cette année. Tous deux appartiennent à cette génération qui a pensé le Liban avant même que le Liban moderne ne prenne pleinement forme.

Que leurs tombes soient aujourd’hui abandonnées à Paris n’est pas seulement une négligence familiale ou administrative. C’est un symptôme. Celui d’un pays qui célèbre parfois sa mémoire lorsqu’elle est visible, utile ou diplomatiquement commode, mais qui laisse s’effacer les traces matérielles de ceux qui l’ont précédé dans l’idée même de son existence.

À New York, l’État libanais a su faire corriger une plaque. À Paris, il n’a pas voulu aider à sauver deux tombes. La comparaison est rude, mais elle est légitime. Elle ne vise pas à diminuer l’intervention de New York, qui était nécessaire. Elle vise à souligner une incohérence : la mémoire nationale ne peut pas être défendue seulement lorsqu’elle offre une victoire symbolique immédiate. Elle doit aussi être défendue lorsqu’elle exige une démarche discrète, patiente, administrative, presque ingrate.

Car c’est là que se mesure la sincérité d’une politique mémorielle : non dans les communiqués, mais dans les gestes concrets.

Il est évidemment plus simple de demander la correction d’une plaque que de s’occuper d’une concession funéraire ancienne dans un cimetière parisien. Mais personne ne demandait à l’État libanais de se substituer aux règles françaises, ni de financer une restauration ni de transformer ces tombes en lieu officiel de commémoration. Il lui était seulement demandé de reconnaître que ces sépultures concernent la mémoire nationale libanaise et de faciliter une solution : de les protéger.

Cette absence d’engagement est difficile à comprendre.

Il l’est d’autant plus que le Liban aime invoquer ses écrivains, ses penseurs, ses exilés, ses bâtisseurs, ses voix dispersées à travers le monde. Mais que vaut cette invocation si elle ne se traduit par aucun geste lorsque ces mêmes figures risquent littéralement de disparaître de l’espace public ? Que vaut une mémoire qui s’indigne d’une erreur de nationalité sur une plaque, mais reste indifférente à l’effacement de deux tombes ?

La question n’est pas seulement celle de Chekri et Halil Ganem. Elle est plus large. Elle concerne la manière dont le Liban traite ceux qui ont contribué à son histoire lorsqu’ils ne sont plus là pour être utiles, récupérables ou célébrés. Elle concerne notre rapport aux morts, donc notre rapport à nous-mêmes.

Un pays ne se perd pas seulement quand ses frontières sont menacées. Il se perd aussi lorsqu’il renonce à reconnaître ceux qui l’ont pensé. Il se perd lorsqu’il laisse ses archives se disperser, ses maisons tomber, ses œuvres s’épuiser, ses tombes disparaître. Il se perd lorsqu’il corrige une plaque à New York, mais détourne le regard devant deux pierres funéraires à Paris.

Il n’est pas trop tard. L’État libanais peut encore revenir sur cette position. Il peut encore faire ce qui lui était demandé dès le départ : non pas financer, non pas célébrer, non pas instrumentaliser, mais simplement aider à préserver.

Ce serait peu.

Mais ce peu dirait beaucoup.

Michel Edmond GHANEM

Les textes publiés dans le cadre de la rubrique « Courrier » n’engagent que leurs auteurs. Dans cet espace, « L’Orient-Le Jour » offre à ses lecteurs l’opportunité d’exprimer leurs idées, leurs commentaires et leurs réflexions sur divers sujets, à condition que les propos ne soient ni diffamatoires, ni injurieux, ni racistes.

Il faut se réjouir que l’État libanais ait récemment réagi lorsqu’une installation à New York a présenté comme syriens des écrivains d’origine libanaise. Il a eu raison de le faire. Il a eu raison de rappeler que la mémoire culturelle du Liban ne peut être dissoute dans des approximations historiques ou géographiques. Il a eu raison de défendre des noms, une filiation, une appartenance.Mais cette réaction pose désormais une question simple : pourquoi cette vigilance s’arrête-t-elle aux plaques visibles et médiatisées, lorsqu’elle demeure silencieuse devant les tombes oubliées de Chekri et Halil Ganem à Paris ?Il y a un an, j’alertais publiquement, et à plusieurs reprises, sur l’état d’abandon de ces sépultures. Je ne demandais ni argent, ni cérémonie, ni monument. Je demandais seulement une...
commentaires (0) Commenter

Commentaires (0)

Retour en haut