Il y a quatre ans, jour pour jour, plus précisément le 4 août 2022, l’écrivain franco-libanais Amin Maalouf était élu secrétaire perpétuel de l’Académie française. Nous l’avons tous entendu dédier, avec beaucoup d’humilité et d’affection, sa brillante victoire aux Libanais « afin qu’ils vivent des moments de joie alors qu’ils traversent des temps difficiles ».
Le 4 août 2022, tout le Liban s’est réjoui.
Tous les Libanais parlant français se sont réjouis.
Tous les lecteurs « désorientés » dans les livres d’Amin Maalouf se sont réjouis.
Tous ceux qui ont traversé Les échelles du Levant se sont réjouis.
Tous ceux qui cherchent une identité à l’époque des « identités meurtrières » se sont réjouis.
Quant à moi, j’ai caché une joie mêlée d’amertume, car je me figurais bien que le nombre de mes élèves, dans cinq classes, au lycée ne dépassait pas la trentaine ! Et il m’est pénible, comme à tous ceux qui aiment la langue française, de voir ce qu’elle est devenue dans notre région. En 2011 le nombre des élèves francophones touchait les 80 élèves, en 2026 c’est seulement 27 !
Depuis longtemps, cette langue « élégante et pure comme le tissu de taffetas » a été vaincue dans les écoles publiques et privées de Hasbaya. Les écoles d’Aïn Qinia, de Chwaya et d’Ebel el-Saki sont restées le seul vivier pour le secondaire, mais elles ne pourraient pas tenir longtemps. Dans deux ou trois ans au plus, la section française du lycée fermera ses portes, et on lui organisera des funérailles !
La défaite de la langue française dépasse la langue elle-même : c’est la défaite de la démocratie, de la liberté et de la diplomatie face au business, au capitalisme et au dollar !
C’est la défaite des idées des Lumières, des valeurs de la Révolution française, des droits de l’homme et du respect de la différence.
C’est la défaite de l’amour et de la grande littérature dont émanent les parfums de Paris, de la poésie qui s’écoule en vagues, en magie et en histoire dans la Seine et le lac de Lamartine.
La question qui se pose alors est la suivante : pourquoi les parents
choisissent-ils l’anglais ?
Est-ce l’attachement ancien des druzes à la Grande-Bretagne et à sa langue ?
Est-ce le recul du rôle politique de la France au Moyen-Orient ?
Est-ce la facilité d’apprentissage de l’anglais face aux structures complexes et aux règles strictes du français ?
Est-ce l’internet et ses applications ?
Est-ce le Golfe et les opportunités d’emploi qu’il offre ?
Ou existe-t-il une aversion cachée envers ce que certains appellent la langue du mandat ?
Un ensemble de raisons se conjugue pour conduire la langue de Molière vers sa fin.
Jusqu’à ce jour proche, je souhaite rappeler à ceux qui nourrissent une hostilité envers le français que son apprentissage au Liban n’est pas lié à la période du mandat. À la fin du XVIIIe siècle, avec l’accord des autorités ottomanes qui gouvernaient le pays, les premières missions religieuses occidentales (jésuites et lazaristes) se sont installées au Mont-Liban, et des catholiques français ont fondé des écoles dans les régions maronites. Chukri Ghanem, l’un des premiers à avoir écrit en français, souligne que cette langue a alors joué un rôle dans la diffusion des idées de liberté et de démocratie, et dans l’alimentation de la révolte contre l’occupation ottomane.
Pour ceux qui l’ignorent, la langue française, au-delà d’être un moteur des révolutions, des mouvements de libération et des réformes sociales, permet à ses locuteurs d’atteindre le cœur de 300 millions de personnes dans le monde. Comme le disait le célèbre militant de la paix et ancien président sud-africain Nelson Mandela : « Si vous parlez à quelqu’un dans une langue qu’il comprend, vous atteindrez son esprit ; mais si vous lui parlez dans sa langue, vous atteindrez son cœur. »
Ensuite, pour ceux qui sous-
estiment l’importance du français dans le monde, rappelons brièvement qu’il est langue officielle aux Nations unies, à la Cour internationale de justice, à l’Unesco, à l’OTAN, au Comité international olympique, à la Croix-Rouge internationale et dans plusieurs autres institutions juridiques internationales. C’est une langue privilégiée dans les milieux diplomatiques, officielle dans 29 pays et elle figure parmi les langues les plus présentes sur internet après l’anglais et l’allemand.
Elle est aussi la langue internationale de la gastronomie, de la mode, du théâtre, des arts visuels et de l’architecture. La connaissance du français, même élémentaire, en plus de l’anglais, a un impact positif sur l’accès à l’emploi et donne une image élégante et valorisante au candidat. N’oublions pas qu’elle facilite l’apprentissage d’autres langues, notamment les langues latines, favorise le plurilinguisme et ouvre les portes des universités prestigieuses en France, en Belgique et au Québec.
Enfin, pour ceux qui doutent de sa beauté, qu’ils observent le nombre d’écrivains non francophones qui l’ont choisie comme langue de création littéraire. Ce phénomène est déjà remarquable dans les pays francophones comme l’Algérie, le Liban, la Tunisie, le Québec ou le Ghana… mais encore plus étonnant dans des pays non francophones. Cela montre qu’elle est une langue de l’âme, une langue qui se balance en douces mélodies, dont les lettres baignées de lumière évoquent les tableaux de
Cézanne et de Monet.
Je lance donc un appel aux jeunes apprenants : accordez au français une place dans votre temps et dans vos projets aux côtés de l’anglais.
Apprenez-le chaque fois que l’occasion se présente à l’école ou à l’université, à travers des supports audiovisuels ou des applications numériques qui en facilitent la maîtrise.
Car, au fond, nous sommes un pays francophone, et la francophonie, selon Léopold Sédar Senghor, est « une culture qui dépasse la simple pratique de la langue française pour devenir un moyen permettant aux peuples francophones de participer à la construction d’une culture humaine fondée sur des valeurs communes ». Ces valeurs sont la justice, la liberté, l’égalité et la solidarité entre les peuples autour des questions de paix, d’environnement, d’éducation, d’emploi des jeunes et de défense des droits de l’enfant et de la femme.
En conclusion, je répète avec Rivarol : « Sûre, sociale, raisonnable, ce n’est plus la langue française, c’est la langue humaine. »
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