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Nos lecteurs ont la parole

Les guerres perdues des grandes puissances

En 1808, Napoléon était le maître de l’Europe : invaincu sur les champs de bataille du continent – et contre des coalitions d’États au riche passé militaire –, il connut ses premiers revers en Espagne, face à une insurrection armée de bric et de broc, qui surgissait de nulle part et qui infligeait de sérieuses pertes aux soldats français. Les Espagnols appelaient ce genre de guerre « guérilla » ou « petite guerre », et le mot est entré dans toutes les langues. Plus près de nous, les Britanniques en Afghanistan (1879-1919), les Américains au Vietnam (1964-1975), en Afghanistan (2002-2021) et en Irak (2003-2011), les Soviétiques en Afghanistan (1979-1989) se cassèrent les dents sur ce que les historiens militaires appellent « la guerre indirecte ou irrégulière » et que nous appelons aujourd’hui « la guerre asymétrique ».

Les Afghans sont passés maîtres dans ce type de guerre. Dans Churchill and War, Geoffrey Best rapporte les faits et gestes du jeune Churchill en Afghanistan : « À la férocité des Zoulous s’ajoutaient le savoir-faire des Peaux-Rouges et l’habileté au tir des Boers. » Étant donné aussi leurs croyances religieuses et leur habitat montagneux, ils étaient virtuellement inexpugnables (...) Churchill : « La force des circonstances sur la frontière indienne est au-delà de tout contrôle par l’homme. Nous ne pouvons pas reculer et nous devons continuer. Financièrement, c’est ruineux. Moralement, c’est mauvais. Militairement, la question est ouverte et, politiquement, c’est une faute. » En 1921, après trois guerres extrêmement meurtrières, l’Empire britannique se « libéra » de l’Afghanistan en reconnaissant son indépendance. Idem pour l’Union soviétique qui, dans les années 1980, s’enlisa dans ce pays et n’en sortit qu’en 1989, avec pour bilan 15 000 tués et des dizaines de milliers de blessés sans compter la ruine de l’État soviétique, prélude à son effondrement. Ibidem pour les Américains qui, de 2002 à 2020, occupèrent l’Afghanistan et rentrèrent chez eux, n’ayant rien achevé et ayant, comme auparavant au Vietnam dans les années 1965-1975, beaucoup perdu : 57 000 soldats et leur crédit dans le monde.

Pourquoi et comment un pays aussi peu équipé et armé que l’Afghanistan a-t-il pu faire plier trois empires en l’espace d’un siècle ? Parce que les envahisseurs étaient habitués à combattre des ennemis comme eux, avec des armées régulières, et qu’ils perdent ou gagnent des batailles, ils savaient que les combats avaient une fin, quitte à recommencer des années plus tard. Comme les Espagnols en 1808, les Russes en 1812 et les Irakiens en 2003, les Afghans ne veulent pas d’étrangers chez eux : attachés à leurs traditions, à leur religion et à leurs terroirs, ils sont prêts à tout pour chasser l’envahisseur d’autant plus qu’ils maîtrisent l’espace et le temps. Si l’hiver russe enveloppe et engloutit l’envahisseur, le relief afghan piège celui-ci, l’use et l’épuise. Dans ces pays-là, on ne fait pas la guerre comme ailleurs, on affronte des terrains insaisissables, des climats excessifs, toujours contraires à l’action du conquérant, on lutte contre des adversaires, hommes et nature confondus, qui sortent des catégories de la guerre telles qu’elles sont apprises dans les écoles militaires. Il faut être russe ou se faire russe pour combattre et vaincre en Russie comme il faut être afghan ou se faire afghan pour combattre et vaincre en Afghanistan.

Lawrence d’Arabie qui connaissait le monde arabe infiniment plus et mieux que ses supérieurs l’avait compris dès 1917 quand il écrivait dans The Arab Bulletin (10 août) : « Better they do it tolerably with their own hands than you do it perfectly with your own. For it is their war and their country, and your time here is limited. » Il en est de même des empires coloniaux : un jour ou l’autre, les colonisateurs doivent quitter les lieux, sous peine – et c’est ce qui se passa durant la décolonisation – d’endurer des guerres vouées à l’échec et à l’humiliation. Le dilemme de Churchill « nous ne pouvons pas continuer et nous ne pouvons pas reculer » s’applique parfaitement à la guerre que mène aujourd’hui Poutine en Ukraine : embarqué dans une guerre dont il ne maîtrisait ni l’issue militaire (son armée n’était visiblement pas prête) ni l’issue politique (les Ukrainiens ne voulaient surtout pas retomber sous le joug des Russes), Poutine se retrouve aujourd’hui dans un maelstrom qui pourrait lui être fatal.

Parfois la vanité des puissants nous laisse pantois. Pourtant, il y a près de cinq siècles, en 1648, la paix de Westphalie qui mit fin à la guerre de Trente Ans avait déjà défini les règles de la diplomatie et de la guerre en mettant l’accent sur la nécessité de l’équilibre dans les relations internationales : « La sûreté des États consistant en un contrepoids égal de puissance des uns et des autres, et la grandeur d’un prince attirant après soi la ruine de ses voisins, c’est sagesse de l’en empêcher » (Philippe de Béthune, Conseiller d’État, 1633) », l’impératif de non-ingérence dans les affaires des autres États : « Une grande puissance qui cherche à exercer une pression sur la politique des autres États, à l’influencer ou à la diriger, périclitera. Elle fait alors une politique de pouvoir et non de la politique d’intérêt (Bismarck, 1888) », et le respect des lois de la guerre. On a l’impression que l’ordre international a été rompu par ceux-là mêmes chargés de le maintenir : n’importe quel juriste vous dira qu’il vaut mieux une mauvaise entente qu’un bon procès, et n’importe quel diplomate vous dira qu’un mauvais traité de paix vaut mieux qu’une guerre fraîche et joyeuse.

« Négocier sans cesse ouvertement en tous lieux, encore même qu’on n’en reçoive pas un fruit présent et que celui qu’on peut attendre à l’avenir ne soit pas apparent est chose tout à fait nécessaire pour le bien des États. » (Richelieu, Testament politique).

Sam HAROUN

Essayiste

Les textes publiés dans le cadre de la rubrique « Courrier » n’engagent que leurs auteurs. Dans cet espace, « L’Orient-Le Jour » offre à ses lecteurs l’opportunité d’exprimer leurs idées, leurs commentaires et leurs réflexions sur divers sujets, à condition que les propos ne soient ni diffamatoires, ni injurieux, ni racistes.

En 1808, Napoléon était le maître de l’Europe : invaincu sur les champs de bataille du continent – et contre des coalitions d’États au riche passé militaire –, il connut ses premiers revers en Espagne, face à une insurrection armée de bric et de broc, qui surgissait de nulle part et qui infligeait de sérieuses pertes aux soldats français. Les Espagnols appelaient ce genre de guerre « guérilla » ou « petite guerre », et le mot est entré dans toutes les langues. Plus près de nous, les Britanniques en Afghanistan (1879-1919), les Américains au Vietnam (1964-1975), en Afghanistan (2002-2021) et en Irak (2003-2011), les Soviétiques en Afghanistan (1979-1989) se cassèrent les dents sur ce que les historiens militaires appellent « la guerre indirecte ou irrégulière » et que nous...
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