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Nos lecteurs ont la parole

Le Liban n’est pas à vendre, le droit n’est pas négociable

Il est des mots qui, à force d’être répétés, finissent par anesthésier les consciences. On ne parle plus d’occupation, mais de « zones de sécurité » ; plus de déplacements forcés, mais d’« évacuations » ; plus de destruction systématique, mais d’« opérations militaires ». Le vocabulaire change, la réalité demeure. Pis encore : elle s’aggrave.

Le drame du Liban est aujourd’hui de voir l’inacceptable s’installer sous les habits trompeurs de la normalité.

Depuis des décennies, notre pays est prisonnier d’une géographie qui lui vaut d’être constamment entraîné dans les convulsions du Moyen-Orient. À chaque crise régionale, il devient le théâtre des ambitions des autres ; à chaque conflit, le terrain où se règlent des comptes qui ne sont pas les siens. Mais jamais cette fatalité ne doit être acceptée comme une loi de l’histoire.

Ce qui se déroule aujourd’hui au Liban-Sud dépasse largement le cadre d’une confrontation militaire. Il s’agit d’une stratégie de transformation progressive du terrain, fondée sur l’usure des populations, la destruction des villages, l’abandon forcé des terres et l’instauration d’une nouvelle réalité imposée par la puissance des armes. Ce qui était hier présenté comme une mesure exceptionnelle devient aujourd’hui une situation durable. Chaque avancée prépare la suivante, chaque silence international autorise une nouvelle transgression.

L’histoire nous enseigne pourtant qu’aucune occupation ne demeure limitée lorsqu’elle cesse de rencontrer des limites politiques ou juridiques.

Les habitants du Sud vivent désormais dans une précarité permanente. Ils voient leurs maisons détruites, leurs récoltes anéanties, leurs infrastructures réduites en ruine, leurs ressources en eau menacées et leur avenir suspendu à des décisions qui leur échappent totalement. Derrière les chiffres se cachent des familles, une mémoire collective, des villages plusieurs fois centenaires et une civilisation rurale qui constitue une part essentielle de l’identité libanaise.

Il ne s’agit plus seulement d’une guerre. Il s’agit d’une entreprise qui risque d’altérer durablement la géographie humaine du Liban méridional.

Cette évolution devrait alarmer bien au-delà des frontières libanaises. Car lorsqu’un État peut modifier unilatéralement les équilibres territoriaux sans rencontrer d’obstacle diplomatique majeur, c’est tout l’édifice du droit international qui vacille. Les principes consacrés par la Charte des Nations unies perdent leur portée lorsqu’ils ne sont invoqués qu’à géométrie variable.

Le silence est parfois une forme de consentement.

Il est difficile de ne pas s’interroger devant l’attitude des grandes puissances, et tout particulièrement des États-Unis. Leur capacité d’influence est considérable ; leur responsabilité l’est tout autant. Or les priorités géopolitiques semblent aujourd’hui reléguer le Liban au rang de dossier secondaire, alors même que son territoire continue de subir des violations quotidiennes de sa souveraineté.

Notre pays ne peut devenir le prix d’équilibre d’arrangements régionaux qui se négocient ailleurs. Il ne peut être le dommage collatéral d’autres conflits ni le lot de consolation accordé à ceux qui poursuivent des objectifs stratégiques dépassant largement les frontières libanaises.

Cette logique est dangereuse. Elle l’est pour le Liban, mais elle l’est tout autant pour la stabilité du Moyen-Orient.

Plus préoccupantes encore sont certaines propositions qui viseraient à associer directement Israël à des mécanismes de sécurité concernant le territoire libanais ou le traitement de questions strictement internes. Une telle perspective heurterait de front le principe même de la souveraineté nationale. Elle réveillerait, en outre, des blessures que notre pays s’efforce de refermer depuis la fin de la guerre civile.

Le désarmement de toute formation armée en dehors de l’État constitue un objectif légitime inscrit dans l’accord de Taëf. Mais cet objectif ne peut être poursuivi que par les institutions constitutionnelles libanaises, dans le cadre d’un consensus national et à l’abri de toute pression étrangère. Une souveraineté ne se reconstruit pas sous la contrainte d’une armée occupante.

L’expérience libanaise nous impose une vigilance particulière. Chaque fois que des puissances extérieures ont cru pouvoir redessiner notre équilibre intérieur selon leurs intérêts du moment, elles ont laissé derrière elles davantage de fractures que de solutions. Les Libanais savent, mieux que quiconque, combien il est facile d’allumer les braises de la discorde et combien il est difficile d’éteindre l’incendie.

Il appartient aujourd’hui à la communauté internationale de retrouver la cohérence qui fonde sa crédibilité. On ne peut invoquer le droit dans un conflit et l’oublier dans un autre. On ne peut défendre l’intégrité territoriale d’un État tout en fermant les yeux lorsque celle du Liban est quotidiennement remise en cause. L’universalité du droit cesse d’exister dès lors qu’elle devient sélective.

Notre salut passe d’abord par nous-mêmes. Il exige un État fort, des institutions restaurées, une armée pleinement soutenue, une diplomatie active et une volonté nationale qui refuse de céder à la résignation. Le Liban a toujours trouvé sa force dans son pluralisme, dans son attachement aux libertés et dans sa capacité à faire dialoguer des identités diverses. C’est ce patrimoine politique et humain qu’il nous appartient de préserver.

Car le Liban représente davantage qu’un territoire de 10 452 kilomètres carrés. Il demeure une idée, un message et une promesse. Une idée de coexistence dans une région fracturée ; un message de liberté au cœur de sociétés souvent enfermées dans leurs antagonismes ; une promesse qu’aucune fatalité géographique ne saurait condamner un peuple à vivre éternellement sous la menace des guerres des autres.

C’est pourquoi défendre aujourd’hui la souveraineté du Liban ne relève ni du nationalisme ni de la rhétorique. C’est défendre un principe universel : celui selon lequel aucun peuple ne doit être privé du droit de décider lui-même de son destin. Lorsque ce principe s’efface, ce n’est pas seulement le Liban qui recule ; c’est le droit lui-même qui abdique devant la force.

Ancien ministre

Doyen du Conseil central maronite

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Il est des mots qui, à force d’être répétés, finissent par anesthésier les consciences. On ne parle plus d’occupation, mais de « zones de sécurité » ; plus de déplacements forcés, mais d’« évacuations » ; plus de destruction systématique, mais d’« opérations militaires ». Le vocabulaire change, la réalité demeure. Pis encore : elle s’aggrave.Le drame du Liban est aujourd’hui de voir l’inacceptable s’installer sous les habits trompeurs de la normalité.Depuis des décennies, notre pays est prisonnier d’une géographie qui lui vaut d’être constamment entraîné dans les convulsions du Moyen-Orient. À chaque crise régionale, il devient le théâtre des ambitions des autres ; à chaque conflit, le terrain où se règlent des comptes qui ne sont pas les siens....
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