À mon peuple, morcelé mais indomptable. À celles et ceux qui habitent le silence de la veille et la fureur de la création et surtout à ceux qui nous enferment dans ce terme de résilience !
Ce terme est le luxe de ceux qui nous regardent de loin, confortablement installés dans des géographies épargnées. Nous cataloguer ainsi est une tentative de nous définir et de nous normaliser sans avoir jamais traversé l’enfer de notre vécu. La résilience poétise le sacrifice ; elle sous-entend que nous acceptons d’encaisser les coups pour simplement revenir à notre état initial. Nous ne revenons jamais à l’état initial. Nous ne subissons pas le chaos, nous le transcendons dans notre chair, opposant un refus catégorique à ce catalogue réducteur.
À ceux qui ont cru, par les bombes, le carnage du 4-Août et les effondrements répétés, pouvoir rayer ce peuple de la carte, ils ont échoué de la plus belle manière. Par un paradoxe frappant qui défie leurs plans de démolisseurs, la violence qu’ils ont injectée n’a pas produit le néant. En tentant de nous briser, ils ont paradoxalement forcé ce peuple à édifier en lui un réseau d’une puissance inédite. Ils pensaient fragmenter notre sol, ils ont interconnecté nos esprits.
Le véritable miracle libanais, ce n’est pas une magie mystique ou un conte de fées pour observateurs étrangers. C’est une réalité neurologique, anthropologique et collective : une plasticité inouïe. Là où d’autres s’effondrent, les connexions cérébrales et humaines de notre peuple s’amplifient, se reconfigurent et se démultiplient en plein chaos. Ce que le monde appelle notre survie est en réalité une intelligence dynamique suprême.
Et si nos corps et nos villes subissent le morcellement géographique de la guerre, notre esprit collectif refuse, et a toujours refusé, l’immobilité. Nous faisons dialoguer l’ici et l’ailleurs, le passé et le devenir, dans un mouvement perpétuel qui défie les grilles de lectures statiques.
On nous décrit pourtant souvent comme divisés, morcelés en dix-sept communautés confessionnelles distinctes. C’est une erreur de surface qui ignore les synapses invisibles reliant nos âmes. Car au-delà des dogmes et des frontières géographiques intérieures, il existe un fil sous-jacent et invisible qui nous unifie tous dans l’épreuve. Ce fil, c’est l’inconscient collectif d’un peuple qui partage la même pulsation, la même urgence de vivre et la même grammaire du sensible. Face au danger, ces dix-sept visages ne font plus qu’un seul corps synaptique. L’autre n’est plus un étranger, il est une autre région de nous-mêmes, indispensable à l’équilibre du tout.
Cette union intime se prolonge bien au-delà de notre terre par la puissance de la diaspora, qui agit comme un véritable cerveau sans frontières et un système nerveux planétaire. Les millions de Libanais disséminés à travers le monde ne sont pas des exilés passifs ; ils sont les capteurs, les soutiens et les prolongements actifs de notre survie. À chaque secousse sur le sol du Liban, la diaspora vibre instantanément à l’autre bout de la Terre. Elle injecte sa force, sa créativité et ses ressources, prouvant que notre plasticité est illimitée. Nous sommes un peuple global, un réseau mondialisé que nulle destruction locale ne pourra jamais déconnecter. C’est l’ultime insurrection d’un peuple qui danse sur le chaos.
Face à l’injustice de la destruction, notre peuple n’a pas seulement développé un cerveau dynamique : il a appris à faire de son existence une danse sacrée. Quand les bombes ou les explosions figent nos villes dans la terreur, notre poésie, notre musique et nos voix se mettent en mouvement pour refuser le néant. Ce mouvement n’est pas une fuite, c’est une danse de combat. C’est l’affirmation que même morcelés, même fatigués par le poids des responsabilités, notre élan vital reste entier. Notre immobilité apparente n’est jamais une soumission, elle est le pilier invisible, l’ancrage sous haute tension qui prépare le prochain jaillissement de liberté.
Ne mesurez pas notre existence avec les outils d’un laboratoire froid. Notre cerveau n’est pas un espace-temps figé. Il est le point de rencontre de l’interculturel, forgé par l’urgence, la création, la poésie et la nécessité absolue de ne pas s’éteindre. Ceux qui veulent nous comprendre doivent d’abord se taire et écouter le rythme de notre marche. Notre peuple n’est pas une victime à étudier : il est le maître d’une science de la vie que le monde n’a pas encore apprise ; car le Liban ne plie pas. Il crée et perpétue notre souveraineté absolue. Vive le Liban !
Les textes publiés dans le cadre de la rubrique « Courrier » n’engagent que leurs auteurs. Dans cet espace, « L’Orient-Le Jour » offre à ses lecteurs l’opportunité d’exprimer leurs idées, leurs commentaires et leurs réflexions sur divers sujets, à condition que les propos ne soient ni diffamatoires, ni injurieux, ni racistes.

