Deux religieuses libanaises rentrent au Liban depuis la ville frontalière israélienne de Metula, le 12 décembre 1999, pendant l’occupation israélienne du Liban-Sud. Atef Safadi/Archives AFP
À ce jour, beaucoup d’incertitudes planent sur l’issue des conflits en cours au Moyen-Orient. À la notable exception du Liban, dont le cas paraît déjà tranché dans un sens favorable à Israël, et cela en raison de la détermination de ce dernier à aller jusqu’au bout de son objectif de démantèlement de l’appareil militaire du Hezbollah. Il reste cependant à définir la nature du rôle hégémonique que l’État hébreu s’apprêterait à exercer – ou exerce déjà – au pays du Cèdre et surtout à en préciser les limites au travers d’une comparaison avec les autres tutelles étrangères que ce pays a connues.
Aussi loin qu’on remonte dans le temps – au moins jusqu’au milieu du premier millénaire avant Jésus-Christ, c’est-à-dire il y a plus de 2 500 ans –, le territoire de la République libanaise a constamment été placé sous des dominations étrangères, totales ou partielles. De l’Égypte des pharaons à l’Iran des mollahs, en passant par les royaumes mésopotamiens, la Perse (déjà), le millénaire gréco-romain, les Arabes, les croisés, les dynasties turques, l’Empire ottoman, la France, le Royaume-Uni, les États-Unis, l’Égypte nassérienne, l’OLP et la Syrie, le Liban n’a pratiquement jamais connu des périodes d’indépendance réelle, et cela vaut tant pour avant que pour après 1920, date de la création d’une entité politique libanaise. Ne parlons même pas du 22 novembre 1943, un jour à la symbolique purement formelle.
Mais voilà, ces hégémonies successives ne se ressemblent guère entre elles, non seulement par l’intensité de la domination exercée, mais aussi par les formes diverses qu’elle prend, jusqu’à parfois faire coexister, au moins partiellement, deux ou plusieurs tutelles en parallèle (les « Capitulations » concédées par la Sublime Porte à la France, le pouvoir des consuls européens dans le Beyrouth du XIXe siècle, etc.) ou en « coparrainage » (l’Égypte et les États-Unis après 1958). On pourrait s’attarder longuement sur l’explication de ces différences. Mais ce qui nous intéresse ici, c’est la clé pour comprendre en quoi la « tutelle » israélienne projetée est unique parmi toutes les autres. C’est que celles-ci ont au moins un élément commun : elles ont toutes, sans exception, une nature impériale. Israël ne saurait prétendre à cette
dimension-là.
Pourquoi ? Parce que l’État hébreu n’a ni les moyens ni la vocation d’être un empire. Hors des grandes puissances mondiales, il n’y a pour l’instant au Proche et au Moyen-Orient que trois États héritiers d’expériences impériales et potentiellement en mesure d’en connaître de nouveau. Ce sont la Turquie, l’Iran et l’Égypte. D’autres, plus modestes, ont essayé de rejoindre ce cercle restreint. La Syrie de Hafez el-Assad a partiellement réussi à atteindre cet objectif, sans pour autant être en mesure d’exercer sa domination ailleurs qu’au Liban et sur un nombre d’organisations armées palestiniennes. Mais il s’agissait d’une parenthèse qui s’est refermée et n’est pas près de se rouvrir. L’Irak de Saddam Hussein, pourtant doté de davantage de moyens que la Syrie voisine, a, lui, dramatiquement échoué dans ses tentatives impériales. Quant à l’Arabie saoudite, si sa puissance financière et sa taille sont supposées en faire un candidat sérieux à la gloire d’empire, force est de reconnaître – et les derniers événements le démontrent amplement – que l’on est toujours en présence d’un tigre de papier.
Cette définition est certes loin de s’appliquer à l’État hébreu, mais les raisons qui font que ce dernier n’a rien d’une puissance impériale sont à rechercher ailleurs, loin des fantasmes entretenus par certains sur le Grand Israël, dont les limites déclarées les plus ambitieuses sont jusqu’ici confinées à la majeure partie de la Palestine historique – sans la bande de Gaza – en plus du Golan syrien annexé en 1981. Mais il serait erroné de penser qu’il s’agit là d’une apologie de la frugalité israélienne : un empire ne craint pas les populations qu’il avale ; il les intègre et les protège, tout en les dominant. Ce n’est certainement pas le cas pour Israël avec les Palestiniens de Cisjordanie, auxquels il nie non seulement les droits politiques, mais aussi d’autres droits plus élémentaires encore, dans le but de créer progressivement les conditions d’une israélisation définitive de ce territoire, ou du moins de sa majeure partie. Il s’agit là, de manière non dite mais de plus en plus évidente, d’une volonté non pas de domination, mais de remplacement des Palestiniens.
L’obsession sécuritaire
Cependant, si cette conquête désirée de la Cisjordanie a, chez de nombreux Israéliens, notamment la droite au pouvoir, une signification idéologique en plus de l’objectif sécuritaire, ailleurs, à Gaza, en Syrie, au Liban-Sud, l’impératif sécuritaire est jusqu’à nouvel ordre prépondérant. Cet impératif, qui prend forme avec la création de glacis autour du territoire israélien dans l’objectif d’atteindre le palier zéro d’insécurité, est typique de la mentalité non pas d’un empire, mais d’une forteresse assiégée, paranoïaque. C’est ce qui explique la destruction méthodique par Israël d’un grand nombre de villages frontaliers au Liban-Sud.
Le droit international condamne sans équivoque cette politique de la terre brûlée, même si elle est menée dans le cadre d’une opération défensive. Mais la responsabilité essentielle du Hezbollah doit être pointée d’abord dans ce désastre. Pour avoir trop longtemps cru à la supercherie de « l’équilibre de la dissuasion » militaire entre Israël et lui, le « parti de Dieu » fait payer le prix cher à sa base populaire, du fait même de l’osmose entre elle et lui. En 1978 et 1982, les précédentes invasions israéliennes n’avaient pas causé de destructions systématiques comme c’est le cas actuellement, pour la simple raison que la population chiite du Sud n’était pas, dans l’ensemble, mécontente de la défaite subie par les fedayin palestiniens qui tenaient la région sous leur coupe. Et cela, les Israéliens le savaient. Aujourd’hui, le contexte est très différent : le Hezbollah a enrôlé la population au service de son projet à dimension régionale, et grâce à l’aide fournie par l’Iran et à l’efficacité du système social et clientéliste mis en place, elle lui est devenue acquise et il a pu se fondre en son sein. D’où la tendance de la forteresse assiégée à ne plus faire de distinction entre la milice et son public. La cruelle ironie est que sur le terrain, le résultat concret est le suivant : la base populaire du Hezbollah continue vaille que vaille de protéger ses miliciens, alors que lui-même ne protège plus sa base.
Voilà pour ce qui est du voisinage immédiat de la forteresse : « L’ère israélienne » s’y traduit par la disparition de… la vie (en grande partie, puisque les localités chrétiennes, sunnites et druzes sont, sauf exception, épargnées). Ici, pas d’hégémonie, pas de tutelle, pas de domination. Rien, un simple glacis, une surface de désolation ne servant qu’à séparer de quelques kilomètres le site où serait relégué l’éventuel futur assaillant de l’intérieur de la citadelle, rendant de ce fait son attaque inopérante ou moins efficace. Les empires, eux, créaient des « marches » à leurs frontières, ou, dans un langage plus moderne, des « satellites », en bref des entités vassalisées assumant la fonction de repousser tout ennemi avant qu’il n’atteigne le sanctuaire et prêtes le jour venu à être avalées, le plus souvent de gré.
Forces et faiblesses de l’emprise israélienne
Mais au nord du glacis, qu’en sera-t-il ? Si l’on en juge par les déclarations de responsables israéliens et par les informations qui ont circulé au terme des sessions de négociations bilatérales tenues à Washington puis à Rome, Tel-Aviv ne paraît réellement intéressé que par le contrôle strict des rouages sécuritaires de l’État libanais. La tutelle, dans ce domaine, se voudrait entière, impitoyable, sans concessions. Dans ce cadre, l’armée libanaise serait appelée à changer drastiquement de doctrine, de posture et de mentalité, l’État hébreu n’acceptant rien de moins qu’une coordination ouverte et sans limites. On peut d’ores et déjà prévoir aussi qu’Israël voudrait avoir un levier sur toutes les nominations sécuritaires au sein de l’État libanais, et pas seulement dans l’armée. Les tentatives de Beyrouth de trouver une parade au travers d’une présence européenne, jugée plus « compréhensive », comme par exemple dans la proposition présentée par le ministère des Affaires étrangères sur une mission européenne qui serait chargée de la gestion de l’après-Finul, n’auraient aucune chance d’aboutir si le but était de brider la volonté d’Israël de tout contrôler en matière de sécurité au Liban. Sans compter qu’aux yeux de Tel-Aviv, l’Europe, à l’exception de Berlin – mais peut-être pas de Londres – doit être mise au rang des adversaires.
En revanche, sur les autres plans, politique, économique et autre, le désintérêt israélien pour le Liban est tel que ç’en est paradoxalement vexant. Hormis quelques voix isolées plaidant pour des relations bilatérales pacifiques et fructueuses, l’essentiel de la classe dirigeante israélienne ne prend pas au sérieux l’État libanais. Il y a aujourd’hui davantage de personnes au Liban qui se déclarent favorables à un accord de paix entre les deux pays qu’il n’y en a en Israël. D’autre part, si dans le passé des gouvernements israéliens ont conçu, à l’égard de certaines communautés libanaises, des politiques fondées sur l’idée de l’alliance des minorités, la multiplication des traités de paix conclus par Israël avec des États arabes sunnites a fini par faire tomber ces velléités en désuétude.
On ne verrait pas, sous une « tutelle » israélienne, ce qu’on voyait par exemple au temps de l’hégémonie de la Syrie des Assad : Tel-Aviv ne commanderait sûrement pas des découpages électoraux sur mesure pour une clientèle choisie ; il ne serait pas question de soutenir un groupe politique ou un clan contre un autre ; l’évolution des équilibres au sein du gouvernement libanais ne l’intéresserait que très marginalement, de même que les orientations économiques et sociales du pays. Même la diplomatie libanaise serait à l’abri des interférences, sauf pour ce qui est des questions liées à la fin de l’état d’hostilité entre les deux pays. En réalité, ces différences fondamentales avec la tutelle de Damas (1976-2005) ne seraient pas tant le fruit d’un choix des Israéliens, mais bien plutôt de leur incapacité à faire autrement. La Syrie pouvait s’instiller à loisir dans le tissu politique, social, économique et démographique du Liban. Israël ne le peut pas.