Le Festival international du film de Tripoli réunit, pour sa treizième édition, cinéastes, professionnels et public autour de 43 films libanais, arabes et internationaux. Photo fournie par le festival
Le Festival international du film de Tripoli a inauguré jeudi soir sa treizième édition à Beit el-Fann, dans le quartier de Mina. Dans une ville assombrie par la pauvreté et longtemps négligée par les pouvoirs publics et les médias libanais, il persiste à allumer des lumières culturelles et artistiques. La manifestation est devenue une plateforme des cinémas libanais, arabe et international, ainsi qu’un espace de dialogue entre Tripoli et la scène mondiale.
Hommage à Jean Ratel
Sans doute l’unique rendez-vous culturel institutionnel de cette ampleur dans la ville, le festival a fait de septembre un mois attendu par les Tripolitains et les Libanais, particulièrement les cinéphiles et les professionnels du septième art. Sa programmation réunit cette année 43 œuvres : longs et courts métrages, documentaires et films d’animation.
Depuis treize ans, l’événement met en lumière la richesse historique et la diversité de Tripoli. Projections, rencontres, conférences et ateliers investissent le vieux quartier de Mina. Il distingue aussi des personnalités tripolitaines qui ont marqué le cinéma et leur société.
Cette année, l’hommage est rendu à Jean Ratel, réalisateur de documentaires, homme de théâtre, journaliste, critique et professeur d’université. Il succède notamment à Georges Nasser, Randa Chahal, Faëk Homsi, Émile Chahine, Georges Chamchoum et Yasmine Khlat.
La manifestation invite aussi les Libanais encore méfiants à l’égard de Tripoli à découvrir une ville côtière plurielle et mal connue. Ses habitants peuvent y voir des productions internationales, locales et arabes rarement diffusées dans les circuits commerciaux, puis rencontrer leurs auteurs et débattre loin des récits réducteurs des journaux télévisés.
Le rendez-vous fédère désormais une véritable communauté et participe à la création grâce à ses bourses et à ses ateliers. Son soutien aux jeunes talents passe notamment par l’Arab Shorts Pitching Platform (ASPP), où ils défendent leurs projets devant des professionnels. Cinq films venus du Liban, de Jordanie, d’Égypte et de Palestine y participent cette année.
Un public toujours plus large
D’édition en édition, le festival a élargi son audience, attirant des spectateurs de Tripoli, du Liban-Nord et de toutes les régions du pays. La ville, célèbre dans les années 1960 pour ses nombreuses salles, compte aujourd’hui cinq établissements enseignant le cinéma et les arts visuels, parmi lesquels les universités de Balamand, al-Azm, al-Jinan, la LIU et la NDU.
Cette manifestation est ainsi née d’un besoin davantage que d’un simple désir de divertissement. Elle s’est aussi constitué un cercle fidèle en Égypte, en Tunisie et dans les pays du Golfe. Sa présence dans de grands rendez-vous internationaux contribue à expliquer sa capacité à survivre aux crises devenues partie intégrante du quotidien libanais.
L’art de durer
Comment assurer la continuité d’un tel événement dans un pays où toute planification relève du défi ? « Ce festival est né en 2014, alors que la ville traversait déjà une crise profonde. Cette naissance dans l’adversité lui a donné l’élan nécessaire pour continuer, même au plus fort de la débâcle économique de 2019-2020 », explique à L’Orient-Le Jour son fondateur et directeur, Élias Khlat.
Avant 2019, l’organisation reposait principalement sur le financement du secteur privé. L’effondrement de la livre libanaise l’a contrainte à revoir son modèle et à se tourner vers les organisations de la société civile, notamment l’Union européenne à travers le projet « La culture pour tous », mais aussi vers des amis et des entreprises installées à l’étranger.
« Lorsque le festival a connu des difficultés financières, la ville et ses habitants se sont sentis concernés. Nous avons obtenu des aides en nature – hébergement, restauration et transports – qui représentent désormais plus du tiers du budget », poursuit-il. Ces établissements croient aux retombées touristiques et économiques de la manifestation, mais aussi à l’image vivante qu’elle véhicule de Tripoli. Élias Khlat insiste également sur la solidité du réseau tissé avec des professionnels et des amis du cinéma, tripolitains, arabes et étrangers. Leur confiance ouvre de nouvelles perspectives et permet d’attirer chaque année des réalisateurs, des institutions et des sociétés de production du monde entier.
Un geste politique pour sauver le patrimoine
L’identité visuelle de cette édition déclinée sur les réseaux sociaux et les affiches n’est pas passée inaperçue. Intitulée « Patrimoine moderne – Modern Heritage », elle invite à dépasser une conception du patrimoine limitée au souvenir du passé ou à l’inscription sur une liste de sites menacés. Il s’agit, explique Élias Khlat, de le considérer comme une composante vivante du présent et de l’avenir de Tripoli, susceptible de contribuer à une économie qui a plus que jamais besoin d’être relancée.
La campagne s’articule autour de trois monuments modernes aujourd’hui négligés. Le premier est la gare ferroviaire, construite en 1908 et transformée en parking pour camions. Le deuxième, le palais Naoufal, appartient à la municipalité. Autrefois, ce centre culturel accueillait de nombreuses activités littéraires et artistiques et abritait une vaste bibliothèque. Le troisième est la Foire internationale Rachid Karamé, chef-d’œuvre d’Oscar Niemeyer. Le site, qui n’ouvre plus que pour certaines fêtes ou manifestations, avait pourtant été conçu pour participer au dynamisme culturel et commercial de la ville.
En choisissant cette identité, le festival pose un acte politique et lance un cri contre la destruction, l’effacement de l’histoire et l’abolition de la mémoire. Il entend défendre le visage authentique de Tripoli, trop souvent déformé par les journaux télévisés et les réseaux sociaux, qui l’ont réduite à la pauvreté et aux conflits. Il alerte aussi sur le risque de voir disparaître ces édifices. Ces trois sites témoignent d’une cité qui fut – et demeure – un lieu de commerce, d’ouverture et d’échanges culturels. Ils racontent aussi ses habitants, artisans de son économie et de sa modernité.

Amour et imaginaire pour le film d’ouverture
Le public tripolitain semble particulièrement attaché au cinéma arabe. Jeudi soir, il a rempli la salle de Beit el-Fann pour découvrir le film d’ouverture égyptien, présenté hors compétition, Wa Lana fil-Khayal Hob (Love, Imagined), écrit et réalisé par Sara Rozik, avec Ahmad el-Saadany, Mayan el-Sayed et Omar Rozik. Ce drame musical et romantique s’est hissé en tête du box-office égyptien, porté par son audace, par le jeu de ses interprètes – jeunes pour la plupart – et, sans doute, par le besoin de romance du public en ces temps de guerres et de génocides.
Premier long métrage de Sara Rozik, qui a étudié la musique avant le cinéma, le film suit un professeur introverti dont l’existence bascule lorsqu’une étudiante lui demande de l’aider à résoudre ses problèmes amoureux. L’œuvre s’inspire du ballet Coppélia, dans lequel un jeune homme tombe amoureux d’une poupée mécanique et délaisse sa fiancée.
Mais le film peine à tirer parti de cette métaphore. Du scénario aux séquences musicales et chorégraphiées, il paraît inabouti, comme une première répétition de ce qu’il aurait pu devenir.
Du Soudan à la Palestine et au Maroc
Jusqu’au 23 septembre, la programmation propose plusieurs œuvres remarquées ou récompensées dans de grands festivals internationaux. Parmi celles-ci figure Cotton Queen, de la Soudanaise Suzannah Mirghani. Dans un village vivant de la culture du coton, Nafissa grandit au rythme des récits de sa grand-mère sur la résistance à la colonisation. Lorsqu’un homme d’affaires venu de la ville promet une usine et la modernité, la jeune fille devient une monnaie d’échange entre la terre et l’argent.
La Palestine est représentée par Il était une fois à Gaza, des frères Tarzan et Arab Nasser, lauréat du prix de la mise en scène dans la section Un certain regard au Festival de Cannes 2025. Gaza, en 2007 : un étudiant travaille chez un vendeur de falafels qui écoule des anxiolytiques sous la table, tandis qu’un policier corrompu les poursuit. Un western gazaoui au goût de falafel et de sang. Après tout ce qui s’est passé, sa comédie noire prend aujourd’hui la forme d’une élégie pour un lieu dont la nostalgie est devenue, aux yeux du monde, un crime.
Du Maroc vient enfin Derrière les palmiers, de Meryem Benm’Barek. À Tanger, Mehdi, jeune homme ambitieux qui aspire à davantage que ce que lui offre l’entreprise paternelle, hésite entre Salma, son amoureuse tangéroise, et Marie, une riche Française dont la famille possède une demeure dans la casbah. Derrière les apparences du triangle amoureux, la réalisatrice dissèque les rapports de classe, le désir et un héritage colonial qui continue à distribuer les rôles dans le Maroc contemporain.
L'Iran a communiqué aux Etats-Unis les conditions pour une réouverture du détroit d'Ormuz, rapporte un média iranien