Les récentes déclarations des responsables, leur condamnation répétée des agressions israéliennes au Sud et même certaines allusions sur des conditions libanaises pour la poursuite des négociations montrent qu’il y a un changement dans l’approche officielle des développements. Il existe visiblement désormais un véritable souci de ne pas heurter la communauté chiite, tout en maintenant les critiques au Hezbollah.
Cette nouvelle approche est en effet en contradiction avec la précédente attitude du chef de l’État, Joseph Aoun, en particulier qui, pendant de longs mois, était soucieux de maintenir un canal de contact avec le Hezbollah, en évitant de l’attaquer frontalement. Aujourd’hui, il y aurait une dissociation latente dans ses déclarations entre la communauté chiite et le Hezbollah, en critiquant ce dernier, tout en cherchant à ne pas heurter l’ensemble de la communauté chiite.
Selon des sources proches du Conseil supérieur chiite, cette nouvelle attitude serait l’un des résultats concrets du long entretien qui a eu lieu il y a près de deux semaines entre l’ambassadeur des États-Unis Michel Issa et le cheikh Ali Khatib. Les deux hommes ont discuté de la situation du pays et Ali Khatib a expliqué à son interlocuteur l’état dans lequel se trouve la communauté chiite, qui est la principale victime de la guerre non déclarée qui se déroule depuis des mois au sud du Liban. Cette communauté a le sentiment qu’on lui fait indirectement payer le prix d’une guerre qu’elle n’a pas choisie ni nécessairement appuyée. Et, sous prétexte qu’elle constitue « l’environnement populaire » du Hezbollah, elle se sent rejetée alors qu’elle a plus que jamais besoin de solidarité.
Toujours selon les sources précitées, l’ambassadeur aurait écouté très attentivement ces propos et il en aurait discuté avec ses interlocuteurs libanais, dont le président de la République. L’idée principale était de trouver le moyen de dissocier autant que possible la communauté chiite du Hezbollah. D’une part pour affaiblir ce dernier et l’isoler au sein de son propre environnement populaire, et d’autre part pour éviter de braquer une communauté importante dans le pays qui pourrait se transformer, si on n’y prend pas garde, en facteur déterminant de déstabilisation si la colère qu’elle éprouve actuellement venait à s’amplifier. Il a donc été convenu d’essayer de montrer à la communauté chiite qu’elle n’est ni isolée ni abandonnée et que les responsables font de leur mieux pour atténuer l’impact de la guerre sur elle. Le président de la Chambre Nabih Berry aurait même été consulté à ce sujet et il aurait estimé qu’il faut à tout prix éviter de laisser cette communauté seule, parce qu’à un moment donné, il ne sera plus possible de contrôler sa colère. C’est la raison pour laquelle Nabih Berry a déjà posé ses trois « non » : non au recours à la rue, non à la chute du gouvernement et non à toute atteinte à l’armée. Mais si rien n’est fait, il pourrait ne plus être en mesure de les faire respecter.
Ce serait donc ainsi qu’est née l’idée de la visite de Joseph Aoun à Nabatiyé, pour exprimer sa solidarité avec le Sud et ses habitants à un moment particulièrement critique. La visite a été de courte durée et s’est déroulée très tôt le matin pour de multiples raisons. Il y avait bien sûr le côté sécuritaire dont il fallait tenir compte. Mais il y avait aussi une crainte que le Hezbollah ne réunisse quelques partisans qui critiqueraient le chef de l’État et détourneraient la visite de son objectif initial. Finalement, la visite s’est parfaitement déroulée et elle a eu un effet positif sur les habitants du Sud qui ont eu le sentiment que les responsables sont conscients de leurs problèmes et cherchent à les aider.
Toutefois, il est clair que les moyens du gouvernement restent limités, alors que les besoins de la communauté chiite sont immenses. D’autant que rien n’est en train de pousser les Israéliens à mettre un bémol à leurs agressions et à leur politique de destruction systématique des villages au Sud. Au contraire, les propos des dirigeants israéliens deviennent de plus en plus agressifs et menaçants et la communauté chiite se sent de plus en plus visée... sans avoir les moyens concrets pour riposter.
Conscient de cette réalité et même de la volonté de l’éloigner de sa base populaire, le Hezbollah a décidé de réagir et de faire un pas en direction des responsables. Pour lui, c’est le meilleur moyen de couper court à la tentative de créer des dissensions entre lui et son environnement populaire. C’est ainsi qu’il a décidé de ne pas voter contre la confiance du Parlement. Il s’est contenté de demander à ses députés de se retirer de la salle au moment du vote, faisant ainsi d’une pierre deux coups : il veut maintenir le gouvernement actuel en place parce que pour l’instant il n’a pas de solution de rechange, et en même temps, il adresse un signe positif au chef de l’État et au chef du gouvernement, montrant qu’il apprécie leur politique d’ouverture à la communauté. Tout ce qui peut soulager la communauté ne peut que lui être, au final, bénéfique, contrairement à ce que pensent certains.
C’est dans cet esprit que le Hezbollah cherche à renouer un contact direct avec la présidence de la République, alors que le dialogue entre eux est rompu depuis l’annonce de la conclusion de l’accord-cadre entre le Liban et Israël sous parrainage américain. Un aparté très remarqué entre Wafic Safa et un des principaux conseillers du président dans le cadre d’une visite de condoléances semble vouloir confirmer cette tendance, et le directeur de la Sûreté générale s’active en ce sens. De même, entre le Hezbollah et le président du Conseil, le dialogue est maintenu, ne serait-ce qu’au sein du gouvernement. Mais la question reste la suivante : le rétablissement du contact peut-il aboutir à un accord ? Ou bien s’agit-il d’un simple répit, vu que les objectifs ultimes restent contradictoires ?