Firas el-Hallak pose sur le site de la Foire de Tripoli conçue par Oscar Niemeyer. Photo fournie par l'artiste
« Nous pensions que des fantômes, à l’intérieur du dôme, répétaient ce que nous disions. »
Avant de devenir un film, un album ou une installation présentée dans des musées européens, le dôme de la Foire internationale Rachid Karamé était un terrain de jeu sonore pour Firas el-Hallak et ses amis. Ils se glissaient dans cette structure inachevée de Tripoli, chantaient face aux parois de béton, se faisaient peur et attendaient que leurs voix leur reviennent. Les fantômes n’étaient sans doute que des échos.
Des années plus tard, il est revenu sur les lieux avec des micros, des musiciens et une caméra. D’une curiosité pour l’étrange acoustique de cet espace, qu’il connaissait depuis l’enfance, est né « The Dome Sessions », un projet multiformat consacré au dôme inachevé, à ses résonances et aux strates d’histoire qu’il renferme.
Le film est venu plus tard
Le film n’a jamais été le point de départ. L'artiste audiovisuel et commissaire travaillant entre le Liban et la Belgique imaginait initialement une série musicale. Beaucoup de ses amis étant musiciens, il a commencé après son installation à Beyrouth à les emmener au dôme pour expérimenter son acoustique singulière. « Je n’avais aucune idée de ce que nous étions en train de faire », confie-t-il à L’Orient-Le Jour.
Le projet devait d’abord prendre la forme d’une série dans l’esprit de Tiny Desk : chaque épisode aurait invité un artiste à enregistrer une performance à l’intérieur du dôme. Puis l’architecte Wassim Naghi est entré dans l’aventure. Engagé dans la préservation du bâtiment et fondateur du Niemeyer Fund, il lui a permis d’en approfondir l’histoire. « C’est alors que j’ai compris qu’il fallait la raconter », explique l’artiste.
Cette prise de conscience a transformé le projet. Les performances ont été conservées, mais intégrées à un récit plus vaste. Dans le film, la voix de Naghi retrace l’histoire du dôme, tandis que les séquences musicales entrent en résonance avec les récits évoqués. « À chacune de ces histoires, pourtant très différentes les unes des autres, nous répondons par une performance », précise l'artiste.
Il en résulte un documentaire musical expérimental d’environ une heure, dans lequel le dôme ne sert jamais de simple décor. Il est à la fois le sujet du film, son instrument acoustique et l’espace même à travers lequel se déploie sa réflexion.

Un bâtiment qui se souvient
Conçu en 1962 par Oscar Niemeyer dans le cadre d’un projet visant à décentraliser l’économie libanaise, le dôme est resté inachevé lorsque la guerre civile a interrompu sa construction. Son béton brut produit une réverbération exceptionnelle : le son peut y persister pendant près de 23 secondes.
Pour l'artiste, cette singularité acoustique est indissociable de ce que représente le bâtiment. « Les sons ne meurent pas », affirme-t-il. Cette idée traverse tout le film. Le son devient une manière d’imaginer ce qui subsiste une fois l’événement passé : la guerre civile, l’occupation syrienne à Tripoli, les personnes qui ont investi cet espace, celles qui y ont disparu, les murs qui eux sont restés. « Pour moi, le dôme est avant tout un réceptacle de souvenirs, d’archives et d’histoire, dit-il. Tout ce qui s’est produit autour de lui continue de résonner à l’intérieur. »
Tripoli elle-même apparaît peu à l’écran. La ville se dessine à travers des vues aériennes et des images d’archives, tandis que le dôme demeure au centre du récit. Firas el-Hallak voulait que le public entende parler de la ville sans qu’on lui en impose constamment une représentation visuelle. « Nous entendons des histoires à son sujet, mais nous ne la voyons pas, explique-t-il. Cela nous laisse libres de réimaginer ce qu’était la vie, ce qu’elle est aujourd’hui et ce qu’elle devrait être. » Ce choix transforme la manière dont le film se regarde.
Deux registres s’y alternent : le documentaire et la performance. Le format de l’image change à chaque passage de l’un à l’autre. « Pendant les performances, il faut s’installer et écouter, dit-il. Mais lorsque le récit reprend, il faut redevenir actif. » Le son devait naturellement porter une grande partie de l’expérience. Enseignant la théorie du son à l’Université libanaise, il le considère comme un outil psychologique, capable d’atteindre ce qui reste enfoui dans l’inconscient. Pour les enregistrements, il a tenu à préserver l’environnement acoustique brut du dôme. Rien n’a été effacé ou nettoyé pour obtenir un résultat plus lisse. « Il y a une scène uniquement consacrée à la pluie, raconte-t-il. Il pleut dehors et on l’entend à l’intérieur. »
Du film à l’installation
Puis le film quitte la salle de cinéma. À la Kunsthal Gent, « The Dome Sessions » prend la forme d’une installation, transformant l’œuvre en un environnement physique à part entière. Présentée du 30 janvier au 3 mai 2026, l’exposition plonge les visiteurs dans une salle obscure, face à un grand écran, au cœur d’un dispositif sonore 5.1 conçu pour restituer une part de l’expérience spatiale du dôme. « On entre, on s’assoit où l’on veut et le son nous enveloppe, décrit Firas el-Hallak. C’est comme si l’on pénétrait dans le dôme. »
C’est là que les différents formats du projet prennent tout leur sens. Le film raconte l’histoire. L’album permet aux performances d’exister de manière autonome. L’installation, elle, transforme l’expérience en un espace dans lequel le public peut physiquement entrer.
« Nous avons trois contextes différents, explique le réalisateur. Un film pour les festivals, une installation pour les musées et un album que le public peut écouter au quotidien. » Les enregistrements sont parus sous la forme d’un album, tandis que le film n’en reprend qu’une sélection. Il espère également diffuser, plus tard, les différentes sessions sur YouTube, prolongeant ainsi une nouvelle fois le projet.
Celui-ci voyage désormais à travers l’Europe, emportant avec lui une parcelle de Tripoli dans des espaces très éloignés du bâtiment d’origine. Sa prochaine présentation confirmée aura lieu à Utrecht, du 9 au 13 septembre 2026, dans le cadre du festival Gaudeamus. L’installation sera accueillie à l’Instituto Cervantes, où Ghadr, Anthony Sahyoun et Jad Atoui se produiront en son sein durant le week-end. Il sera également projeté le 20 septembre dans le cadre du festival Écrans du réel au Metropolis.
Le film est également dans l’attente des décisions des festivals de Locarno et de l’IDFA, dont Firas el-Hallak espère intégrer la sélection. Son éventuelle participation demeure en suspens, le projet devant respecter les conditions de première imposées par les grands rendez-vous du cinéma documentaire et expérimental. Il pourrait aussi être présenté au festival de cinéma de Tripoli, mais cette possibilité reste encore incertaine.
Pour Firas el-Hallak, faire voyager l’œuvre revient à permettre à différents publics d’entrer dans le dôme par des portes différentes. Ceux qui connaissent Tripoli reconnaîtront peut-être immédiatement le bâtiment. Les autres pourront le découvrir à travers son acoustique, son architecture ou son histoire. « J’ai essayé de faire participer le plus grand nombre possible de personnes originaires de Tripoli », souligne-t-il, évoquant les musiciens, le chœur et les collaborateurs qui ont contribué au film.

Ce qui subsiste après l’écho
Le projet a nécessité près de dix ans de travail, dont deux consacrés aux enregistrements à l’intérieur du dôme. Firas el-Hallak ne le considère pourtant ni comme une œuvre isolée ni comme un aboutissement. À travers l’In Resonance Collective, qui réunit musiciens, architectes et penseurs autour du son et de l’espace, il y voit plutôt le premier chapitre d’une démarche plus vaste. Le prochain projet pourrait investir un autre lieu, un autre pays, d’autres mémoires. Le dôme n’en reste pas moins profondément personnel.
« C’est une œuvre qui me ressemble, quelque chose d’intime, mais qui raconte en même temps l’histoire de nombreuses personnes, confie Firas el-Hallak. Lorsque je réalise un film, je parle d’une ville, de la musique que j’aime, de l’espace dans lequel j’ai grandi et de l’histoire qui a accompagné mon enfance. »
Dans l’installation, les lumières s’éteignent. L’écran emplit la salle. Une voix s’élève, suivie d’une performance enregistrée sous un dôme de béton, à Tripoli. Et les fantômes répondent...

