Le chef d'orchestre Lubnan Baalbaki. Photo DR
À chaque concert dirigé par Lubnan Baalbaki, une subtile exaltation nous envahit : ses harmonies aériennes nous élèvent dans un univers onirique, hors du temps. Qu’il partage la scène avec les divas du chant arabe – comme Majida el‑Roumi ou sa sœur Soumaya – ou convoque les splendeurs de la musique classique, son approche unique – alliance de direction expressive, d’arrangements subtils et de conception du concert comme expérience immersive – transcende le simple divertissement, le transformant en un véritable voyage spirituel, comme il l’a confié à L’Orient‑Le Jour.
Les concerts de Lubnan et de Soumaya sont toujours empreints d’émotion et d’intimité, porteurs d’une identité arabe forte, d’une idée et d’un récit. Qu’il s’agisse des Nuits arabes au Festival de Baalbeck en 2022 ou du Festival al‑Bustan 2025 sous le thème Liban en mélodie, le programme revisite les chansons qui célèbrent le Liban avec intensité. Aujourd’hui, ils présentent ensemble Légendes sous les étoiles au festival de Bkerzay dans le Chouf, au coucher du soleil, dans un décor naturel saisissant mêlant montagnes, mer et cité.
Le programme, initialement conçu comme un hommage aux grandes voix du chant arabe – de Oum Kalthoum à Feyrouz, Aṣmahan, Najat el‑Saghira ou Dalida –, incluait des compositions originales de Soumaya et des pièces internationales, créant une ambiance visuelle à la manière de Cinema Paradiso. Il a toutefois été profondément révisé à la suite du décès du génie Ziad Rahbani.
Selon Lubnan : « Ziad Rahbani est l’événement, le prologue et l’épilogue de ce concert, aux côtés des grandes voix du chant arabe. Il n’y aura pas d’hymne national en ouverture puisque le pays est blessé et triste – à sa place, une minute de silence en hommage à un artiste qui a renouvelé la musique. » Le concert débutera par Athar ‘ala Errih de Ziad, puis Soumaya interprétera Talfan Ayash accompagnée de l’orchestre.

À propos de Ziad, Lubnan relate : « Nous avons grandi avec sa pensée, appris la musique à travers lui, affiné notre goût musical avec ses mélodies. Même notre vision sociopolitique en a été marquée. Pour les Libanais, il était un membre de la famille ; nous l’avons accompagné à sa dernière demeure comme tel. J’ai eu la chance de le rencontrer plusieurs fois : nous sommes privilégiés d’avoir vécu à son époque. Honorer son héritage dans chaque concert est d’abord un hommage pour nous-mêmes, bien avant de l’être pour lui. »
Ce concert se veut une fusion sensorielle : musique et paysage naturel se combinent pour composer une œuvre autant visuelle qu’acoustique. Romantique, le programme épouse la magie du lieu en offrant des réinterprétations inédites de classiques.
Depuis son retour de Roumanie, où il étudia la composition et la direction d’orchestre, Lubnan Baalbaki s’attache à dépouiller l’orchestre de son aura élitiste, le rendant plus accessible, plus flexible, et séduisant tous les publics, y compris les adolescents, souvent attirés par la pop, le jazz ou le rock.
Il explique que pour toucher un public néophyte – jeunes ou quadras – l’essentiel n’est pas le genre ou le tempo, mais la construction d’un propos musical agréable, bien structuré et exécuté avec précision. Ainsi, un concert devient plus qu’un simple spectacle : une « thérapie sonore », un moment émotionnel ressourçant qui permet à l’auditeur de s’extraire du tumulte quotidien. Même au dernier festival du Bustan, alliant classique et chansons populaires, l’audience a été invitée à chanter et interagir avec l’orchestre, illustrant cette approche thérapeutique.
Psychologie du public
Cette démarche réfléchie a-t-elle émergé après les crises du Liban ? Lubnan assure que chaque concert est conçu avec rigueur : choix des morceaux, rythmes émotionnels, scénographie, interaction publique, tout est pensé. L’objectif est de transporter l’audience, non seulement pour la distraire, mais pour lui faire vivre un moment mémorable, une mémoire vivante. Il souligne que le public ne recherche plus uniquement des chansons rythmées, mais un contenu riche : arrangements innovants, niveau d’exécution élevé, direction captivante, autant d’éléments qui transforment la performance en une expérience inoubliable.
Sur l’association entre orchestre et musique arabe, deux écoles s’opposent : les puristes, qui privilégient le takht oriental, et les promoteurs de l’orchestre. Lubnan revendique un orchestre idéal de 24 à 30 musiciens : assez dense pour soutenir la voix, mais sans excès. Il rejette les orchestrations massives qui, selon lui, diluent l’identité de la musique arabe.
Il rappelle que des artistes occidentaux comme Diana Krall ou Frank Sinatra se produisaient avec des orchestres modestes, prouvant qu’une abondance instrumentale n’est pas nécessaire pour incarner l’élégance musicale. L’arrangement devient un art subtil : il relie différentes identités culturelles en une esthétique cohérente.

L’intelligence artificielle face à la créativité
Bien qu’il reconnaisse les progrès de l’IA dans la création, Lubnan demeure sceptique : aucune œuvre produite par IA ne peut, selon lui, restituer l’émotion humaine, établir une interaction authentique avec le public, ou composer comme un être humain. «L’IA peut imiter une voix – celle de Feyrouz ou de Oum Kalthoum – dans une vidéo virale, mais cela ne constitue pas une expérience artistique vivante», estime-t-il. La véritable créativité, dit-il, nécessite sensibilité, culture et vécu humain, ce qu’une machine ne peut pas reproduire. Il conclut que l’IA ne menace pas tant l’art que l’authenticité humaine qui demeure irremplaçable : même un public non initié perçoit la différence entre une œuvre authentique et une imitation.
À travers ses réarrangements de classiques et ses participations à des festivals internationaux, Lubnan vise l’interprétation idéale. Pour lui, le chef d’orchestre doit incarner une vision mature du texte musical : chaque nuance doit être maîtrisée dès les répétitions, y compris celles que d’autres jugent insignifiantes. « Le public, même non initié, perçoit la différence entre un niveau correct et un niveau excellent. Je refuse d’offrir quoi que ce soit en deçà du niveau qui me satisfait moi-même. » L’art du réarrangement devient ainsi un pont entre tradition et écoute moderne, harmonieux, dense et significatif.
L’urgence d’un théâtre permanent au Liban
Lubnan Baalbaki déplore enfin l’absence criante d’un théâtre permanent adapté aux concerts orchestraux au Liban. Il affirme : «Ce qui manque aujourd’hui au Liban, c'est une salle digne de ce nom qui rassemblerait musiciens et artistes pour offrir des expériences culturelles continues. » Pour lui, un théâtre ne se réduit pas à un plateau scénique, mais doit constituer un véritable écosystème culturel vivant – situé au cœur de la capitale, accessible à tous les âges, doté d’une acoustique et d’un éclairage de qualité, avec cafés et restaurants à proximité, en mesure d’accueillir une programmation musicale riche et prolongée. Ce lieu serait à même de générer une dynamique à la fois culturelle, sociale et économique pour Beyrouth, alignée avec la richesse et la diversité de sa scène artistique.



Ziad Rahbani a tout donné. Ma surprise est comment cet artiste discret qui s’appelle ABDEL HAMID BAALBAKI, a réussi des enfants géniaux comme ça? Je suis un de ces collègues de classe aux beaux-arts. Abdel Hamid le calme absolu qui dérangeait personne. Je regrette qu’on n’était pas très proche pour découvrir sa propre personnalité. Il a fallut tout ce temps pour découvrir que Abdel Hamid était vraiment quelqu’un fort de l’intérieur comme un bijoux caché. Bravo mon collègue tu dois être très fier en regardant d’en haut
16 h 20, le 31 juillet 2025