Voilà donc le Liban tout affairé à manier des deux mains l’outil diplomatique face à ses seuls voisins immédiats, la Syrie et Israël. Histoire des plus tourmentées, en vérité, que celle de ce double (et souvent envahissant) environnement ; mais n’est-ce pas justement là une impérieuse raison, une de plus, de quêter à l’est et au sud un avenir autrement fait que de guerres, d’invasions ou d’occupations ?
Pour le Liban, la Syrie est un voisin qu’il vaut bien mieux avoir pour bon voisin, de quelque couleur que soit son régime. Car non seulement ce pays est l’immuable portail de notre commerce avec l’hinterland arabe, maintes fois verrouillé dans le passé à titre de représailles ou de simple pression politique ; mais la Syrie, qu’on le veuille ou non, conserve une grande capacité d’influence dans nos affaires, pour peu seulement qu’elle décide d’en user. Toujours est-il que Damas et Beyrouth ont rejeté avec un bel ensemble le sombre héritage de l’ère des Assad. Dès lors, les résultats de la visite que vient de nous rendre le ministre syrien des AE ont dépassé toutes les espérances : haut comité présidé par les chefs de gouvernement des deux pays, volonté de coopération tous azimuts et engagements mutuels de non-ingérence. Et par-dessus tout, relation syro-libanaise strictement régie entre États.
Outre ses entretiens avec le président Joseph Aoun et le Premier ministre Nawaf Salam, Assaad el-Chaïbani a néanmoins sacrifié au rituel de la tournée des diverses instances politiques et religieuses observé, il est vrai, par la plupart des hôtes étrangers. On préférera n’y voir qu’hommage et égards internationaux à la diversité politique et culturelle de la mosaïque libanaise ! Tout au long de ce folklorique carrousel, le ministre s’est attaché à exclure toute possibilité d’intervention militaire syrienne contre le Hezbollah, pourtant souhaitée avec insistance par Donald Trump. Chez le président de l’Assemblée Nabih Berry, il s’est même dit ouvert à un dialogue avec cette milice si ce peut être dans l’intérêt des deux pays.
Rassurante certes est cette ouverture en direction du chiisme libanais ainsi pratiquée par une Syrie islamiste, via un Berry dont la propre formation paramilitaire (Amal) n’a jamais pris part aux équipées guerrières du Hezbollah. On ne saurait en dire autant hélas de l’escale tripolitaine de Chaïbani, marquée par une intense ferveur populaire aussi bien que politique. On pourrait bien sûr expliquer un aussi débordant enthousiasme par le sous-développement dont se plaint à juste titre, et de longue date, la deuxième ville du pays, et les perspectives de créations d’emplois que laisse escompter une revitalisation des échanges transfrontaliers. Il n’empêche que le bain de foule que s’est offert le ministre à Tripoli – historique bastion d’un sunnisme libanais fortement teinté toutefois de nostalgies pansyriennes – n’était sans doute pas aussi innocent qu’il y paraissait. C’est en ce sens, pourrait-on ironiser, que les attentes ont été dépassées, mais certes pas dans la bonne direction.
Autre ombre potentielle au tableau : les réserves prêtées à la Syrie quant à certains aspects de la négociation libano-israélienne parrainée par les États-Unis. Tant Berry que le leader druze Walid Joumblatt ont fait part à Chaïbani de leurs propres griefs, cela même si le premier se refuse à tout recours à la rue comme à toute atteinte à l’armée, même si le second se refuse à militer d’un côté ou de l’autre de la tranchée. Il reste que la Syrie nouvelle ne nous a jamais consultés avant de prendre langue avec Israël à Paris, sous les auspices de l’incontournable Amérique. Que se trouvent confirmées ces réserves, peut-être pourraient-elles relever d’un sincère souci de l’entente interne libanaise. À défaut, elles traduiraient plutôt la vieille et tenace hantise syrienne de ne jamais se laisser devancer par le Liban sur la voie d’un règlement avec l’ennemi commun.
Il faut absolument se souvenir que le jumelage des deux parcours fut un des axiomes majeurs de l’époque Assad, et encore n’était-il pratiqué qu’à sens rigoureusement unique, de suzerain à vassal. Or en aucun cas le Liban ne saurait y revenir. Surtout au spectacle d’une Syrie encore tragiquement instable, comme le montre le meurtrier attentat terroriste de jeudi à Damas. D’une Syrie qui, pour le moment, n’aspire qu’à un retour aux lignes de 2024, en laissant à plus tard (mais combien tard?) la question, copieusement recouverte de poussière, des six décennies d’occupation et d’annexion israéliennes du Golan…
À la veille même de cette visite appelée à faire date, Joseph Aoun et Nawaf Salam se sont égosillés à répéter qu’un accord-cadre avec Israël est bien loin d’équivaloir à un traité de paix. Que les principales exigences du Liban y sont consignées. Que cette option était la seule praticable, toutes les autres n’ayant conduit qu’à désastre sur désastre. Que les points imprécis seront dûment explicités en cours de route. Qu’il sera toujours temps d’aviser et même de demander des comptes à l’État, si la négociation ne débouche sur rien. Et pour finir, les contestataires ont-ils vraiment mieux à proposer ? Le seul fait que plus de la moitié d’un million de déplacés du Sud ont déjà pu regagner leurs foyers, comme certifié par les organismes de l’ONU, ne devrait-il pas suffire ?
Pour bienvenue que soit la spectaculaire consécration des retrouvailles avec la Syrie, reste encore à espérer qu’elle se révélera un tigre dans le moteur, plutôt qu’un malencontreux système de freinage.
À nos mécanos en chef d’ouvrir l’œil. Et le bon !
Issa GORAIEB

