Amar A. Zahr et Nathalie Ackawi devant des oeuvres de l'exposition « Nothing Ends Here » à Amsterdam. Photo Tamara Saadé
« Nothing Ends Here » (Rien ne finit ici), c’est ce que sept artistes libanais ont choisi d’inscrire en tête de leur présence à Amsterdam, à la Homecoming Gallery, pour une exposition qui court du 25 juin au 20 septembre 2026.
L’initiative revient à AAZ Art Advisory, un cabinet fondé en 2020 par Amar A. Zahr, curatrice libanaise installée entre Amsterdam et Dubaï. Aux côtés d’Amar, Nathalie Akkaoui, basée à New York, codirige le projet. Deux femmes, quatre villes, un seul axe : faire exister l’art libanais là où il mérite d’être vu.
Mais avant, tout commence à Beyrouth
Pour comprendre ce que représente « Nothing Ends Here », il faut remonter à 2015. Cette année-là, Amar A. Zahr fonde la Beirut Art Residency (BAR), plateforme interdisciplinaire dédiée aux résidences, expositions et programmes publics. L’idée est de créer à Beyrouth un espace de rencontre entre artistes locaux et internationaux, tisser des liens là où la ville elle-même n’en finit pas de se défaire et de se renouer. Nathalie Akkaoui rejoint l’aventure, codirige la BAR, y organise expositions et ventes aux enchères, enseigne en parallèle à l’ALBA et à l’ESA. Un partenariat se noue entre ces deux passionnées pour qui l’art libanais n’a pas besoin qu’on le sauve, mais plutôt qu’on lui ouvre des portes.

Les crises et guerres se succédant au Liban, Amar et Nathalie s’expatrient dans la durée. À défaut de disposer d’espaces physiques pour poursuivre leur initiative, et comme elles sont constamment consultées par des collectionneurs, elles fondent AAZ Art Advisory, un cabinet qui accompagne collectionneurs établis et amateurs éclairés, avec un angle assumé sur le Moyen-Orient. Mais « Nothing Ends Here » marque un passage à une autre échelle : celle de la scène internationale, avec Amsterdam comme première escale. Une exposition dans une grande galerie après quelques expériences en ligne, comme « One Night Only » réalisée en 2021 sur la plateforme new-yorkaise Artfizz pour la BAR.
Sept noms, deux générations
L’exposition réunit deux générations d’artistes aux pratiques radicalement différentes en termes de médium, de langage, d’approche, mais réunies par une attention commune à la mémoire, à la transformation, la fragilité et l’endurance. À l’impossibilité, en somme, dont sept signatures libanaises tentent de montrer qu’elle peut être habitable.

Tamara al-Samerraei, peintre établie à Beyrouth, déploie des surfaces stratifiées et des gestes rythmiques, quelque part entre monumentalité et intimité. Ziad Antar travaille depuis plus de vingt ans à déstabiliser la photographie documentaire, utilisant pellicules périmées et appareils obsolètes pour infuser ses sujets d’une esthétique du souvenir altéré, entre beauté poétique et complexité conceptuelle. Tagreed Darghouth, installée à Dubaï, navigue entre figuration et abstraction pour réfléchir au conflit, à la perception, à l’instabilité des images. Chafa Ghaddar, dont la pratique pluridisciplinaire embrasse la fresque, la peinture, la photographie et l’intervention in situ, explore la matérialité et l’intensité émotionnelle, glissant du personnel à l’architectural. À leurs côtés, Yasmina Hilal, Hatem Imam et Salah Missi, voix plus jeunes pour qui la mémoire reste, elle aussi, un territoire central. Yasmina Hilal, née à Beyrouth en 1996, est collagiste et photographe, héritière d’une mère également photographe et collagiste, et d’une grand-mère qui tenait une boutique de mode dans le Beyrouth des années soixante. Son travail porte presque exclusivement sur les femmes et explore la mémoire, la maternité, l’identité culturelle, avec une réflexion sur la fragilité du souvenir et le sentiment d’impermanence. Revenue vivre à Beyrouth après des études aux États-Unis, elle dit que rester est pour elle une forme de résistance. Hatem Imam, designer graphique et artiste dont le travail circule entre Beyrouth, Athènes et Londres, incarne cette génération qui a grandi dans les décombres de plusieurs guerres et continue, par l’image, à en démêler les couches.
Ce qu’Amsterdam entend
Pourquoi Amsterdam ? Peut-être parce que la ville sait ce que c’est que de regarder le monde depuis un petit territoire qui a toujours joué au-dessus de son poids. Peut-être parce que la Homecoming Gallery, dont le nom lui-même résonne différemment quand on est libanais et qu’on vit ailleurs, offre un cadre à la hauteur de l’intention. Peut-être, simplement, parce que Amar A. Zahr y vit, et qu’elle a choisi de faire de ce carrefour personnel un carrefour culturel. Une chose est sûre : quand les fondatrices de Homecoming, Karlijn Bozon et Nadine Van Asbeck, ont proposé une levée de fonds pour les artistes libanais, en réaction à la guerre que subit le pays depuis plusieurs mois, le duo de curatrices, conscientes de la lassitude du public face aux événements de charité et autres collectes, a préféré offrir aux artistes une nécessaire visibilité plutôt que des aides ponctuelles. Un acte de continuation plutôt qu’un geste de consolation, voire de condoléances. Cette exposition n’est donc surtout pas nostalgique. Elle démontre avant tout que la création libanaise continue, qu’elle voyage, qu’elle a des choses indispensables à dire au monde et à la scène artistique internationale.

La diaspora, une présence dynamique et un filet de secours
Amar A. Zahr et Nathalie Akkaoui incarnent ce modèle de la diaspora active que le Liban a toujours su produire et qui, non contente de porter le pays dans ses valises, en fait un outil de travail et une expertise à partir d’une légitimité. Entre les villes d’exil, ces femmes ont tissé patiemment, exposition après exposition, résidence après résidence, un réseau de collectionneurs et d’institutions. Avec « Nothing Ends Here », le circuit de l’art libanais dépasse une scène locale fragilisée par les crises successives et montre qu’il a des relais et des porte-parole qui parlent couramment le langage des institutions internationales.
L’exposition court jusqu’au 20 septembre. Amsterdam y retiendra des signatures puissantes et permettra à ces sept artistes d’exister dans un contexte qui n’a pas besoin d’être convaincu que le Liban souffre, mais découvre un Liban qui crée encore. Parce que « Rien ne finit ici ».

