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Les pièges des vases (trop) communicants

Libanisation, irakisation. Des décennies durant, ces deux notions ont émaillé à outrance les cours de sciences politiques et les analyses des médias. Bien que dans des contextes différents, ces concepts ont tous deux eu trait à des États en proie à de durables conflits religieux ou ethniques ; ils ont pour autre point commun leur caractère péjoratif et même infamant.

Pourquoi donc y revenir aujourd’hui ? Parce que du Golfe au Levant, la guerre d’Iran a eu pour effet de changer bien des paramètres, mais aussi de mettre en place un vertigineux jeu de miroirs. Le Liban a jeté aux orties la pesante tutelle persane ; il s’est donné pour objectif de récupérer son monopole de la force en désarmant le Hezbollah, dont la branche paramilitaire a été déclarée illégale ; et il a résolument engagé une négociation directe avec Israël sous les auspices du médiateur américain. Comme par mimétisme, l’Irak vient de se résoudre lui aussi à frapper un grand coup. Le week-end dernier, une rafle monstre menait à l’arrestation de nombreux personnages politiques et députés, accusés d’avoir détourné vers l’Iran des revenus du pétrole irakien, sans oublier de se sucrer au passage. À quinze jours d’une visite officielle à Washington, le Premier ministre Ali al-Zaïdi a en outre donné trois mois aux milices pour céder leurs arsenaux. Certaines s’y sont aussitôt déclarées disposées ; mais le Hezbollah irakien s’y est refusé, comme on pouvait s’y attendre.

Cette frappante concomitance illustre l’acharnement de l’Iran à manifester, partout où il le peut encore, son incontournable présence. Éloquentes sont, pour commencer, les violences qui viennent de marquer la réouverture du détroit d’Ormuz, et qui ont nécessité un nouveau round de négociations à Doha. En faisant poireauter le tandem Witkoff-Kushner dans la capitale qatarie, en excluant même toute négociation directe avec les Américains, la République islamique entend montrer qu’elle est moins pressée d’enterrer la hache de guerre qu’un Donald Trump talonné par une échéance électorale. Et cela d’autant que l’administration US donne la fâcheuse impression de ne trop savoir sur quel pied danser.

En témoigne la sourde rivalité qui semble opposer le vice-président JD Vance et le secrétaire d’État Marco Rubio sur cette question pourtant capitale. Sur l’impulsion du premier, le protocole d’accord de la mi-juin a accédé à l’exigence iranienne d’un cessez-le-feu global incluant le front libanais, ce qui offrait un notable succès de prestige au régime de Téhéran. En revanche, on voit le chef de la diplomatie américaine présider à Washington une négociation dont les trois protagonistes s’accordent à se féliciter qu’elle a lieu loin de toute interférence iranienne. Mieux encore, l’organisme tripartite en charge du suivi sur le terrain libanais court-circuite et remplace pratiquement la cellule de déconfliction concédée à l’Iran, et où brillait pourtant par son absence le très envahissant acteur israélien. C’est ce que suggèrent les visites à Tel-Aviv et Beyrouth de l’amiral Bradley Cooper, chef du Commandement central américain. Arbitre de la négociation, l’Oncle Sam est visiblement appelé aussi à statuer lors des querelles qui accompagneront inévitablement le processus de retrait israélien.

Chassé par la porte, le facteur iranien n’en demeure pas moins bien présent chez nous. Méconnaître cette évidence serait verser dans ce même et ridicule déni qui porte le Hezbollah à crier victoire au lendemain de chacun de ses désastres. Que Téhéran en vienne par miracle (et en échange bien entendu de certains avantages) à accepter le désarmement du Hezbollah, et notre pays aura certes fait l’économie de graves troubles domestiques. Mais de tout miser sur ce seul bazar comporte aussi le risque de se voir la victime des égoïstes intérêts des puissances.

Comment échapper aux pièges que recèlent ces vases malignement communicants qui relient Ormuz et les modestes villages sud-libanais de Zaoutar-Ouest et Froun, promus en zones pilotes pour le déploiement de l’armée nationale ? En pilotant bien, précisément. En tenant la route tout en se gardant des ornières, nids-de-poule et autres dos-d’âne criblant le difficile parcours. Renouvelant mardi sa totale confiance à l’armée et son commandant, le président de la République n’a pas seulement répondu aux détracteurs de l’institution militaire, lesquels d’ailleurs ne font que rejoindre le ministre israélien de la Défense dans ses haineux sarcasmes contre la troupe. Car en parfaite harmonie avec le Premier ministre Nawaf Salam, Joseph Aoun a réaffirmé l’irréversible volonté de l’État de passer avec succès le décisif test de crédibilité qui lui est imposé.

L’accord-cadre signé la semaine dernière à Washington et son annexe ne manquent certes pas de failles et de lacunes, la majeure étant l’absence de tout

calendrier-programme pour la fin de l’occupation. Y voir une capitulation, c’est oublier que le Hezbollah a perdu non point une mais deux guerres, qu’il avait lui-même initiées pour le compte de l’étranger. C’est oublier aussi que le suicide collectif n’est pas la recette idéale pour la survie d’un peuple, d’un pays.

C’est oublier enfin que la pire des impudences, c’est de s’en prendre à qui se dévoue pour réparer l’énorme gâchis.


Issa GORAIEB
igor@lorientlejour.com

Libanisation, irakisation. Des décennies durant, ces deux notions ont émaillé à outrance les cours de sciences politiques et les analyses des médias. Bien que dans des contextes différents, ces concepts ont tous deux eu trait à des États en proie à de durables conflits religieux ou ethniques ; ils ont pour autre point commun leur caractère péjoratif et même infamant. Pourquoi donc y revenir aujourd’hui ? Parce que du Golfe au Levant, la guerre d’Iran a eu pour effet de changer bien des paramètres, mais aussi de mettre en place un vertigineux jeu de miroirs. Le Liban a jeté aux orties la pesante tutelle persane ; il s’est donné pour objectif de récupérer son monopole de la force en désarmant le Hezbollah, dont la branche paramilitaire a été déclarée illégale ; et il a résolument engagé une négociation...