«On lève les pieds ! » : deux hommes à l’entrée de la salle de cinéma portent des seaux remplis à la fontaine de la place. En pleine projection, le guichetier et le placeur pratiquent ce rituel à deux reprises ou plus, selon qu’un baiser trop passionné vient troubler un public « non averti », ou qu’un rat resquilleur s’est invité entre les fauteuils percés dont les ressorts déchirent les fonds de culotte, ou que des mains se sont enlacées à la faveur de l’obscurité. Tout cela, à l’injonction de lever les pieds, est douché par la grande cascade purificatrice qui vient emporter pêle-mêle les pensées impures, les nuisibles et les coques de pépins de tournesol salés que tout le public grignote à grand bruit de volière. Une grosse flaque vaseuse, constellée de confettis blancs, s’installe sous l’écran et reflète le film à l’envers. On peut se remettre à l’aise, mais on préfère rester en tailleur jusqu’à la prochaine alerte. Un des charmes de l’été est qu’il ramène le genre de souvenirs qui, le reste de l’année, se confinent dans une autre chambre du cerveau. Ce sont les lieux qui les réveillent.
Le cinéma est désormais un restaurant. Les enfants d’alors ont aujourd’hui du gris aux tempes, du bleu à l’âme, des nostalgies en technicolor et les pieds au sec. À l’entracte de 15 minutes de la dernière séance, le temps de ramener la bobine restante d’un autre cinéma d’un autre village à quelques lieues de là, on avait commenté les passes inouïes du dieu Bruce Lee et sa mystérieuse devise : « Sois comme l’eau. » Garçons et filles rêvaient de réaliser ce coup de pied de folie, si rapide et si haut, tourné au ralenti pour bien montrer la précision que l’œil humain est incapable de suivre. Sa vitesse d’interception, sa manière d’attendre, pour attaquer, l’instant même où l’adversaire lance son propre geste, relevaient de super-pouvoirs qui semblaient accessibles. Tous savaient déjà qu’une simple rotation des hanches suivie d’un relâchement transformait le pouce en une arme redoutable. Il suffisait, et tous s’y entraînaient, d’intégrer le mantra de celui dont on prononçait le nom d’une traite, Broussli : « Be water. » Sois comme l’eau, adapte-toi à l’obstacle, prends sa forme. Si tu ne peux pas briser un rocher, creuse-le, quel que soit le temps que ça prend. Première leçon de philosophie à 10-12 ans. Trois mois de vacances scolaires suffiraient pour devenir, à la fin de l’été, une créature bien plus patiente, persévérante et puissante que soi-même. Mais on se demande, avec le recul, pourquoi ce besoin, si jeune et qu’une éducation protégée ne justifiait en rien, d’être préparé à se défendre contre un éventuel agresseur et, comme l’eau, se montrer inoffensif jusqu’au moment d’effriter la roche ?
Peut-être parce qu’une sourde angoisse courait dans les familles. La politique enflammait les cerveaux. L’esprit clanique, et par-delà, féodal, échauffait les esprits. Des massacres inutiles avaient déjà eu lieu sans que cela ne s’appelle la guerre. On avait déjà inventé ce mot pudique, terrible par sa manière d’édulcorer l’horreur : événements. Le Liban, déjà tiraillé entre les puissances régionales, dansait comme il ne cesserait de le faire, au bord du gouffre. Les événements ne cesseraient depuis lors de s’enchaîner, de s’emboîter, événement dans l’événement, massacre dans un enterrement, tuerie dans un mariage, jusqu’à prendre en étau tout le pays et accueillir les événements des autres : rébellions palestiniennes, tutelle syrienne, invasions israéliennes. À hauteur d’enfant, on se demandait pourquoi personne n’avait essayé la doctrine Broussli. On ne savait comment faire passer ce message aux adultes : « Be water. » À force de voir chaque faction, communauté ou milice répondre par la force, le Liban se désintégrait. On aurait eu aujourd’hui des conseils pour le Hezbollah : ne jamais attaquer le premier, attendre l’instant où l’adversaire lance son propre geste. Mais tout est détruit et l’histoire ne se rembobine pas comme les films. Reste, en situation d’extrême faiblesse et en l’absence de toute marge de manœuvre, à entériner l’idée d’une paix même bancale. En bientôt soixante ans de guerre où chacun à son tour a joué ses boutons sans résultat, sans perspective d’avenir, sans enjeu précis, le Liban lasse tant par son potentiel perdu que par sa complaisance à jouer les arènes. Ou les asiles de fous.

