Elle a beau être usée jusqu’à la corde, la désagréable image nous revient infailliblement à chaque édition de cette fête planétaire qu’est le bien-nommé Mondial de football. C’est celle du malheureux ballon libanais au cuir pelé, écaillé, fissuré par les coups de crampons et que s’obstinent se disputer férocement les joueurs régionaux.
Il y a exactement cinquante ans, l’arbitre américain traçait une ligne rouge entre troupes israéliennes et syriennes. Les forces de Damas venaient tout juste de pénétrer dans un Liban déjà en proie à la guerre civile et il s’agissait pour Washington d’éviter tout choc frontal entre les deux occupations. Jamais officialisée sur la carte, l’invisible barrière longeait néanmoins le tracé de ce fleuve Litani que l’on dirait voué par la fatalité à figurer régulièrement au centre de nos démêlés avec l’État hébreu. Par la même malédiction, le joueur syrien aura été remplacé depuis par l’iranien. Dès lors, la vieille ligne rouge n’a cessé de flotter au gré des humeurs de l’Oncle Sam. Dans sa dernière version elle mettait en balance, mais sans grand succès, la banlieue chiite de Beyrouth et la Galilée frontalière. Entre-temps l’armée israélienne, non contente d’enfoncer la ligne bleue onusienne, avait déjà souligné de toutes les couleurs les étapes de son inexorable progression terrestre…
Toujours est-il que le football géopolitique ne se joue pas exclusivement sur la pelouse et au décompte des coups au but. Tel est surtout le cas depuis que Donald Trump a fait sa bible du fameux deal (marché), arraché au besoin par la diplomatie de la canonnière. Europe, OTAN, Ukraine, Gaza, Venezuela, Iran, et on en oublie : c’est en fait le globe terrestre qui sert à Trump de super-ballon. Et c’est encore lui qui surprend le monde quand il se risque à siffler un peu trop tôt la fin de la partie : soit qu’il estime avoir atteint ses objectifs, soit qu’il se voit politiquement contraint d’arrêter les frais. Particulièrement déconcertantes sont ainsi ces toutes dernières heures où l’on a vu tour à tour le président des États-Unis menacer de frapper durement l’Iran, se raviser aussitôt et finir par annoncer la conclusion d’un accord-cadre prêt à être signé dès le week-end. À en croire les statistiques de CNN, le chef de la Maison-Blanche en est déjà à sa 38e acrobatie du genre. Elle n’est apparemment pas la dernière, Trump clôturant en effet ces vertigineuses montagnes russes par une violente diatribe contre les Iraniens, accusés de mentir sur le contenu du document d’entente. En invitant les médias de son pays à s’abstenir de toute spéculation, le ministre iranien des A.E. a tout de même paru soucieux de calmer le jeu.
Entre-temps, la perspective d’une réouverture prochaine du détroit d’Ormuz a eu pour effet un gros soupir de soulagement international, une baisse sensible du prix du pétrole et un regain de vitalité des places boursières. Il reste qu’Ormuz et le nucléaire ne sont guère en tête des préoccupations libanaises. Même si une extension du cessez-le-feu pour une période de deux mois devait englober notre pays, ce ne serait sans doute là que chimère : que gratuits mérites et motifs à bonne conscience que l’on aurait concédés à Téhéran. Le Liban est déjà l’extravagante scène d’une trêve à nulle autre pareille puisqu’elle laisse entière latitude à Israël de poursuivre sa traque du Hezbollah ; il est donc à craindre que Benjamin Netanyahu, tenu à l’écart des tractations irano-US, ne renoncera pas de sitôt à sa stratégie. Et que l’Iran persistera à sacrifier, jusqu’au dernier homme s’il le faut, son contingent libanais.
Non moins inquiétants que le spectre d’une guerre longue pourraient être cependant les petits arrangements propres à la diplomatie, et plus encore à la realpolitik. Écorchés vifs, les Libanais vivent dans la certitude qu’aucune stabilité n’est possible, aux alentours aussi bien que chez eux, sans l’émergence d’un État fort, seul maître de ses décisions et détenant à cette fin le monopole des armes. Dans leur grande majorité, ils soutiennent un pouvoir légal qui a répudié la tutelle iranienne et choisi la voie ardue de la négociation pour pacifier une fois pour toutes le pays. Mais les Libanais vivent aussi dans la hantise d’un deal mal emmanché qui laisserait à la République islamique ne serait-ce qu’un résidu de nuisible influence, en compensation de ses éventuels désistements sur les autres dossiers.
De toute évidence, l’Iran n’a pas encore renoncé à sa carte libanaise. Quant à Israël, il se montre aussi intraitable dans la négociation qu’impitoyable sur le terrain. S’ils se retrouvent sur un point, c’est bien pour taper sur le ballon.
Issa GORAIEB

