Sous le joug de la guérilla palestinienne d’abord et puis du Hezbollah, les Libanais ont trop souffert de ces spirales de la violence que suscitent agressions et représailles. Tôt ou tard, le vicieux colimaçon n’a cessé de déboucher sur des invasions ou de durables occupations israéliennes. Face à l’ampleur de la catastrophe, il devenait presque superflu alors de savoir lequel des deux bords avait tiré le premier : le résultat était là, il était terriblement éloquent, et la polémique tournait invariablement au paradoxe de la poule et de l’œuf.
Or voici que l’adversité vient de nous pondre une variante encore plus perverse, puisqu’elle vise à instituer une fallacieuse règle de trois : cela non plus seulement sur l’échiquier diplomatique, mais aussi sur le terrain. Ainsi a-t-on vu, ces derniers jours, le Hezbollah tirer des engins sur le Nord israélien ; puis Israël frapper la banlieue chiite de Beyrouth que l’on croyait épargnée par les derniers avatars de l’accord de cessez-le-feu ; et enfin l’Iran se livrer à un baroud d’honneur en lançant quelques missiles sur l’État hébreu. La spirale n’était stoppée cette fois que sur sommation d’un Donald Trump anxieux de conclure un accord avec la République islamique. En revanche les prétentions libanaises de Téhéran ne font, elles, que se réaffirmer avec entrain. Et pas seulement face à Washington.
C’est surtout aux yeux des chiites du Liban que l’Iran cherche, de toute évidence, à se refaire une virginité. De fait, ce pays a beaucoup à se faire pardonner ; en témoigne d’ailleurs la large désaffection qu’il a subie au sein de cette communauté durement atteinte par la guerre. Car l’Iran n’a en rien empêché l’invasion du Liban, pas plus d’ailleurs qu’il n’entrave l’implacable progression terrestre de l’armée israélienne. S’il persiste à pousser au vain sacrifice combattants et populations, ce n’est certes pas pour la reconquête du Sud libanais, et encore moins de la Palestine ; c’est seulement pour user du Liban comme d’un levier de pression ou d’une monnaie d’échange, ainsi que le soulignaient tout récemment le président Joseph Aoun et le Premier ministre Nawaf Salam.
Au service de cette entreprise de récupération, la propagande ne craint pas de friser le ridicule. Bien plus remarquable que les inévitables témoignages de reconnaissance émue prodigués par le Hezbollah est en effet cette carte de l’Iran publiée sur le site électronique de l’ambassade de ce même pays. On y voit la silhouette du Liban occuper, légende à l’appui, la place du cœur. Poignant, n’est-ce pas ? Sauf que – soit dit à cœur ouvert – le Liban n’a jamais aspiré à de tels honneurs. Sauf aussi que le Liban pluraliste se refuse à une greffe aussi artificielle que celle que revendique le régime théocratique de Téhéran. Sauf enfin que c’est son propre sang que notre pays n’arrête pas de verser sur l’autel des ambitions persanes. Mais faisons-nous vraiment beaucoup mieux pour étouffer ce regain de flamme chiite que cherchent à susciter les gardiens de la révolution ?
C’est vrai que le pouvoir libanais a déjà fort à faire pour gérer tout à la fois la difficile négociation avec Israël et les lourdes séquelles sociales et humanitaires de la guerre. C’est également vrai que Joseph Aoun et Nawaf Salam sont bien conscients de l’importance non moins grande de ce troisième front, et qu’ils ne tarissent pas d’appels au retour de la communauté chiite dans le giron de l’État. Dans le même ordre d’idée, il faut reconnaître que l’actuel régime libanais a hérité de coffres laissés désespérément vides par des décennies entières de corruption organisée, et qu’il fait de son mieux pour aider, avec les moyens du bord, les centaines de milliers de citoyens déplacés et laissés à l’abandon par la milice.
C’est toutefois au double plan psychologique, sécuritaire et judiciaire qu’il reste énormément à faire. Rien de réfléchi, de méthodique et de concret n’a été fait pour encadrer et soutenir une contestation populaire croissante et plus encline que jamais à s’exprimer sans équivoque sur les réseaux sociaux et à la télévision. Il est à la fois dommage et honteux que l’Assemblée nationale française ait été seule à inviter journalistes et intellectuels chiites à faire entendre leur courageux son de cloche. Inadmissible est en outre l’indulgence dont fait preuve la police cybernétique envers les auteurs de menaces de mort adressées sur la toile à ces irréductibles contestataires.
Ce troisième front exige une mobilisation en règle. De s’y atteler au plus vite serait peu dire. L’urgence, c’était déjà hier.


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