Une dernière chance offerte au Liban : en ces mots, le président de la République a commenté la négociation avec Israël amorcée à Washington. C’était déjà vrai avant même que fût entamé le fatidique parcours. Et c’est plus évident que jamais, maintenant que le Rubicon a été franchi, que les vieux tabous ont volé en pièces et que toute marche arrière est exclue. C’est d’une même et puissante voix d’ailleurs que Joseph Aoun et le Premier ministre Nawaf Salam viennent de rejeter la tutelle iranienne et les calamités de la guerre.
Cette ultime chance tiendra-t-elle ses promesses ? On ne saurait l’assurer bien sûr, avec en face un interlocuteur aussi retors qu’Israël et un médiateur américain souvent oublieux de la règle d’impartialité. Pour hasardeuse qu’elle fût, cette option était tout simplement la seule disponible sur le marché international des courtages, initiatives et autres gesticulations diplomatiques. Même si elle est encore loin d’avoir mis fin aux violences, la recherche d’une solution diplomatique n’avait d’alternative que le suicide collectif prôné par le Hezbollah. La milice a beau crier au scandale, c’est bien elle qui par son catastrophique aventurisme n’a laissé d’autre choix à l’État. Entre ces deux voies extrêmes la critique est facile ; mais nul à ce jour n’a été capable d’avancer quelque formule médiane et néanmoins praticable. C’est sur ce puzzle que l’on voit s’éterniser à plancher le président de l’Assemblée Nabih Berry, allié du Hezbollah, qui multiplie en vain les prises de position mi-chair, mi-poisson. Mais l’heure est-elle encore aux folkloriques compromis à la libanaise, aux moitiés de solution ?
Toujours est-il que le communiqué tripartite du 3 juin clôturant la quatrième session des pourparlers de Washington ressemble à un bel assortiment de roses non exemptes toutefois d’épines. Le Liban y trouve confirmées, sans la moindre équivoque, son intégrité territoriale ainsi que sa pleine et entière souveraineté sur son sol. Elémentaire certificat d’identité et de viabilité que celui-ci ? Certes pas ; au contraire, il faut s’empresser de le faire breveter, de le blinder à l’heure où le projet de Moyen-Orient nouveau et les manipulations israéliennes y afférentes font craindre un remodelage des vieilles frontières. La perspective d’une fin de la guerre (pour lointaine qu’elle puisse paraître au vu de l’escalade actuelle) laisse escompter par ailleurs une providentielle aide internationale à la reconstruction et le retour à leurs foyers des centaines de milliers de citoyens déplacés.
Autant la négociation est seule porteuse d’espérances rationnelles, autant est-elle pour ses trois protagonistes un test de leur sérieux, de leurs intentions, de leur crédibilité. Donald Trump n’est pas à une cabriole près, et ce diable d’homme s’arrange presque toujours pour s’en relever indemne. Idem pour Netanyahu, qui ne survit politiquement que par la guerre. Le tandem Aoun-Salam joue, lui, sans autre filet de sécurité que son courage, son irréprochable souci national, son pragmatisme : atouts qui lui valent une massive légitimité légale et populaire. Tout cela fait-il du Liban un partenaire plus conscient que les deux autres de ses droits, responsabilités et obligations ? Oui, mille fois oui. Et il mérite pour cela le soutien du monde entier, même si la négociation a lieu hors du cadre de l’ONU : même si Beyrouth, le couteau sur la gorge, a dû placer tous ses œufs dans le panier à surprises de Trump.
Puisque l’on en est déjà aux épines, deux de celles-ci – particulièrement traîtresses car susceptibles de provoquer des secousses internes – ont été prestement extraites par la délégation libanaise. Les diplomates se sont bornés à prendre note, sans pour autant l’endosser, du point de vue américain consigné dans le communiqué conjoint selon lequel le Hezbollah est l’ennemi du Liban. De leur côté, les militaires ont conjuré ce véritable cauchemar que cherchait à leur imposer Israël en les pressant d’œuvrer de concert, en duo, au désarmement de la milice, au risque de prêter le flanc aux accusations de collusion.
L’armée aura néanmoins à gérer avec la plus grande vigilance les portions de territoire évacuées au fur et à mesure par Israël. Adéquatement rééquipée par le Pentagone comme promis, elle sera cette fois tenue d’user de la force au besoin. Aucun faux-fuyant, aucune compromission, aucune considération relative à la paix domestique ne pourraient plus désormais être invoqués si, par malheur, la guérilla tentait de se réinstaller dans ces zones-pilotes.
Elle aussi, la grande muette va être mise à l’épreuve.
Issa GORAIEB

