Il faut être deux pour le tango. Pour platement formulée qu’elle soit, cette évidence est invariablement invoquée à chaque fois que se trouve emmanchée une délicate négociation ; elle signifie que si les deux parties désirent réellement conclure un marché, chacune devra forcément y mettre du sien. Mais encore fallait-il que les chorégraphes de cette flagrante lapalissade prennent en compte le cas très particulier de notre pays.
Car avant que de se hasarder sur la brûlante piste, et pour se garder de tout faux pas, c’est avec lui-même que le danseur libanais se voit sommé de faire la paix. Que le Liban soit tenu d’opposer un front uni au négociateur israélien, qu’il doive se triturer la cervelle à cette fin, serait peu dire. Ce sont en réalité ses trois têtes que l’État est tenu, en haute priorité, de mettre en mode parfaitement synchrone. Il va de soi qu’une aussi mirifique réalisation requiert des piliers de la Troïka libanaise une belle dose de courage politique, de sens des responsabilités et d’abnégation au bénéfice de l’intérêt national. Mais c’est surtout de la célérité qui est exigée, et cela pour deux raisons.
La première est qu’à l’ombre de cette sanglante fumisterie de cessez-le-feu, chaque jour continue d’apporter sa moisson de morts, de destructions, et de portions de territoires grignotés par l’ennemi. Dans sa suprême bienveillance, le président des États-Unis a obtenu de Netanyahu, sans autre restriction, qu’il épargne Beyrouth de ses coups. Il a même déploré que les dynamitages d’immeubles aient pour mauvais effet de ternir l’image d’Israël. Belle image en vérité que celle-ci, Monsieur Trump qui tenez tant à la préserver de toute souillure ! Déjà suspecté de génocide à Gaza, c’est pourtant un crime de guerre caractérisé que commet l’État hébreu en rasant systématiquement des dizaines de localités du Liban-sud ! Comment ne pas s’effarer en outre de ce nettoyage par le vide : lequel vide, comme en Palestine, pourrait être prélude à colonisation ?
Non moins impérieuse est, pour le pouvoir, la nécessité de se reconstituer pleinement au plus vite, compte tenu de l’insistance des Américains à mettre la charrue devant les bœufs, à héberger d’office un sommet libano-israélien. Détail d’importance, c’est l’ambassade US à Beyrouth qui se charge d’expliciter sur place les souhaits de Donald Trump, dûment convoyés aux responsables par l’ambassadeur en personne. Copieusement garni de carottes est le panier-cadeau, encore que le bâton ne manque pas de s’y profiler en filigrane. Y aller serait ainsi, pour le Liban, bénéficier de tout un assortiment d’aubaines : garanties tangibles quant à sa souveraineté sur chaque centimètre de son de son territoire, sécurité de ses frontières, assistance humanitaire et aide à sa reconstruction. Ne pas aborder le tournant fatidique, ignorer que le temps des hésitations est révolu, serait au contraire rater une occasion historique peu susceptible de se présenter à nouveau.
Le président de la République et le Premier ministre ont déjà exclu, à ce stade, tout happening intempestif à la Maison Blanche, sollicitant en revanche un sommet libano-américain. Soucieux de conjurer le naufrage, Joseph Aoun et Nawaf Salam ont souscrit de même à l’incontournable obligation de négocier directement avec l’occupant, posant toutefois en condition préalable l’instauration d’un réel cessez-le-feu. De prendre hardiment le taureau par les cornes leur a valu, comme on sait, de viles accusations de trahison. Et aussi de criminelles menaces sous forme d’allusions qui à Anouar Sadate, et qui à Rafic Hariri , tous deux assassinés ; il n’est pas impossible au demeurant que le virtuose du louvoiement Nabih Berry ait été l’objet de sévères rappels à l’ordre iraniens. Mais le leader chiite n’est-il pas particulièrement concerné par les souffrances qu’endure, davantage que toutes les autres, sa propre communauté ? Ne doit-il pas à celle-ci de se placer à la pointe des efforts de stabilité ? Et à tout considérer la prise de risques n’est-elle pas inhérente à la vie publique, surtout dans un pays comme le nôtre ?
Incompréhensible est le refus de négociations directes affiché par le président de l’Assemblée qui, il y a quelques années seulement, n’avait aucune objection à discuter avec l’américano-israélien Amos Hochstein, artisan de la délimitation de la frontière maritime avec l’État hébreu. Encore plus incroyable est le cafouillis, aggravé par des coquetteries d’amour-propre, venu brouiller la communication autrefois excellente entre Aoun et Berry. Alors que la maison brûle, que le cycle des exodes reprend, que la connexion iranienne persiste et qu’Israël menace de relancer la guerre totale, les échanges de bouderies entre Exécutif et Législatif dépassent tout entendement.
Toutes affaires cessantes, c’est un conclave à trois qui s’impose avec la plus grande urgence. Avec un point unique à l’ordre du jour. Avec surtout interdiction d’en émerger avant qu’ait pointé la salvatrice fumée blanche.

