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Nos lecteurs ont la parole

Beyrouth restera à jamais ma ville

J’ai fêté mon quatorzième anniversaire au dix-huitième jour de la guerre… Ce jour-là, maman a fait un gâteau. Dix-huit ans plus tard, rien ne change.

Le 30 juillet 2006, à Cana, au Liban-Sud, Israël massacre cinquante enfants. Mais pas moi. Pas moi. Ma maman avait tenu à célébrer mes quatorze ans malgré tout. Dans la nuit, à Cana, des mères ont pleuré les leurs. Alors que nous, on grandit en se disant qu’on est encore là et on ne comprend pas trop pourquoi.

Beaucoup de mes souvenirs restent vagues. Certains m’échappent, d’autres me pourchassent, vifs, colorés et précis. Quand je me souviens, c’est toujours avec mes sens. Les bruits, les odeurs. Le goût du chocolat de mon gâteau d’anniversaire. Les cris, les regards. Le sentiment que tout tremble sous mes petits pieds. Les mains de ma sœur et de mon frère dans les miennes. Ma grand-mère qui hurle d’aller à l’abri. La terre qui tourne. Le son de la porte quand mes parents rentrent alors qu’un missile vient de les manquer. Le son de leurs pas. Le bruit des avions. Ceux qui sont là pour « observer » et à qui on tirait la langue avec ma sœur avant d’avoir peur toute la nuit qu’ils nous bombardent en représailles. Le son de ceux qui tirent. Qui arrivent avec les bombes. Le bruit des bombes. L’odeur des bombes. La poussière des bombes.

Dans le salon chez ma grand-maman, il y a une fenêtre qui donne sur Beyrouth. Pendant trente-quatre jours, je m’y suis posée. J’ai vu les bombes s’écraser, les unes après les autres, sur ma ville, là-bas où j’imaginais ma maison. Et quand la fumée devenait trop épaisse, j’avais l’impression qu’elle arrivait depuis Beyrouth jusqu’à mes poumons pour m’étouffer.

Le 14 août 2006, la guerre se termine. Plus tard, quand « on redescend » à Beyrouth – mon papa m’emmène dans la banlieue. On a toujours fait ça, sillonner les rues. Lui au volant et moi à la fenêtre. Ma tête et mes bras à l’affût de tout. Ce jour-là, il a roulé en silence. Je savais que des cadavres pourrissaient encore sous les décombres. Ceux d’enfants comme moi. Des filles comme moi. Mais pas moi. Pas moi. Mon papa continuait de rouler en silence. Puis une phrase. Il a toujours cette façon de se taire pour laisser mes pensées venir à moi. Puis, comme s’il les devinait, il y répond avec délicatesse. « Voilà ce que ça fait une guerre. » Au moment où il termine sa phrase, j’ai de la haine. La haine de la guerre et de ceux qui la font. La haine du silence et du bruit, la haine de la survie et de la mort, et surtout, la haine de la haine et de tous ses camps. C’est ce qu’il voulait. Que je déteste tellement la guerre à laquelle lui, un jour, avait participé.

Des années plus tard, je quitte Beyrouth avant d’y revenir le temps d’un été après l’explosion du port. On roule à nouveau en voiture et en silence, dans cette ville que j’ai vu détruite beaucoup trop de fois pour toutes les décrire. J’avais alors pensé qu’on reconstruirait tout, toutes les fenêtres, tous les murs, toutes les maisons, tous les magasins de falafel et qu’on retrouverait, ensevelis sous ses ruines, nos souvenirs pour en revivre ensuite de nouveaux.

Mes espoirs avaient pourtant le goût de la déception. Celle de comprendre, posée là face à elle que je n’arrêtais pas de la quitter, encore et encore, alors qu’elle continuait de m’attendre, encore et encore. Parce que j’étais, parce que je reste, ce mauvais amant qui revient toujours quand il est trop tard.

Un jour, j’avais écrit que Beyrouth était mon éternelle blessure, la gardienne de toutes les premières fois, comme si elle gardait en elle des bouts de nos histoires, les confisquait au regard des autres et du monde. Au regard des autres villes. Peut-être pour qu’elle puisse rester unique et qu’on ne l’oublie pas. Peut-être, pour nous contraindre à revenir, les retrouver en elle. Les chercher sous ses décombres. Peut-être, pour rester à tout jamais notre premier amour. Mais Beyrouth n’a besoin de rien nous prendre pour que nous revenions car elle nous a déjà tout donné. Beyrouth est, sera, tout ce qui nous a fait et tout ce que nous avons été un jour. Peut-être aussi tout ce que nous rêvons encore de devenir demain.

Beyrouth, je me répétais, c’est là où on naît et où on grandit, là où on se bat et où on croit. À l’impossible des possibles. Mais surtout, Beyrouth, c’est là où on apprend à rêver, jusqu’au jour où l’on comprend que parfois, rêver et l’aimer à la fois : c’est impossible. Alors, Beyrouth, c’est aussi, c’est souvent, là d’où l’on part et d’où l’on fuit ...

Je l’écris et ça me brise le cœur de l’écrire. Encore. Encore un morceau. Y en aura-t-il assez en moi ? Ce soir, j’ai cherché. Dans mes autres lettres à Beyrouth. Et j’ai pleuré de relire mes lignes avant de rentrer la revoir à chaque fois.

Et je pleure parce que je ne sais pas si je pourrais lui écrire ainsi à nouveau, pour la retrouver. Parce que je la vois détruite encore et que je n’ai plus quatorze ans.

Que je suis fatiguée de l’aimer. Et fatiguée qu’on la détruise. Je pleure surtout parce que je m’en veux. Je m’en veux de lui en avoir voulu. De l’avoir tenue pour responsable. De tout.

Je m’en veux de l’avoir détestée autant que je l’ai aimée. D’avoir toujours voulu qu’elle se révolte et de m’être révoltée contre elle car elle ne se révoltait pas. De m’être révoltée contre son silence alors que je me suis tue dans cet avion qui m’a emmenée loin d’elle. J’avais tant rêvé, enfant, de me battre pour elle, ce jour où je sortais ma tête de la fenêtre et que je l’ai vue pour la première fois si fragile, violée par les bombes et par la folie des hommes. Puis les années ont passé. Je l’ai vue tomber tant de fois jusqu’au jour où je me suis dit que je ne voulais plus tomber avec elle. Et je suis partie.

Je suis partie. Je lui en voulais d’être peureuse mais c’est moi qui ai eu peur. D’être lâche mais c’est moi qui l’ai abandonnée. Et de toutes les villes que mes pieds ont foulées, de toutes les villes que mes yeux ont vues, c’est elle qui reste la mienne. C’est elle, ma ville. C’est Beyrouth. Et je ne sais pas quand je la reverrai. Je ne sais pas si je la reverrai. Et ce si. Ce si, ce soir, prend toute la place et toutes les larmes de mon corps.

À nos retrouvailles ma BeyBey...

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J’ai fêté mon quatorzième anniversaire au dix-huitième jour de la guerre… Ce jour-là, maman a fait un gâteau. Dix-huit ans plus tard, rien ne change. Le 30 juillet 2006, à Cana, au Liban-Sud, Israël massacre cinquante enfants. Mais pas moi. Pas moi. Ma maman avait tenu à célébrer mes quatorze ans malgré tout. Dans la nuit, à Cana, des mères ont pleuré les leurs. Alors que nous, on grandit en se disant qu’on est encore là et on ne comprend pas trop pourquoi. Beaucoup de mes souvenirs restent vagues. Certains m’échappent, d’autres me pourchassent, vifs, colorés et précis. Quand je me souviens, c’est toujours avec mes sens. Les bruits, les odeurs. Le goût du chocolat de mon gâteau d’anniversaire. Les cris, les regards. Le sentiment que tout tremble sous mes petits pieds. Les mains de ma sœur et de mon...
commentaires (1)

Tellement vrai, tellement touchant, et tellement triste …

SFEIR Jihane / AIIC

11 h 09, le 01 mai 2026

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Commentaires (1)

  • Tellement vrai, tellement touchant, et tellement triste …

    SFEIR Jihane / AIIC

    11 h 09, le 01 mai 2026

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