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Artillerie verbale et gros maux


Il était certes grand temps que ces choses-là soient dites. Qu’elles soient dites du plus haut de la pyramide étatique, de la bouche même du président de la République, plutôt que de meubler les commentaires indignés du gros de la population.

Ripostant ainsi aux outrancières accusations de trahison lancées par un Hezbollah en panne d’arguments, Joseph Aoun n’y est pas allé de main morte. Trahir, a-t-il souligné lundi, ce n’est pas négocier avec l’ennemi pour obtenir la fin de la guerre et de l’occupation ; la trahison véritable, c’est d’entraîner le pays dans la guerre à seule fin de servir des intérêts étrangers. Pour faire bonne mesure, le président a ridiculisé l’exigence d’un consensus national sur la négociation avec Israël brandie par la milice : laquelle n’a jamais bénéficié d’une telle adhésion nationale à son aventurisme guerrier.

Tout était exprimé dans ces deux seules phrases, même si le président s’est gardé de citer nommément le Hezbollah et son chef : le faire eut d’ailleurs été pain bénit pour un Naïm Kassem trop heureux de se poser alors en digne objet des foudres présidentielles. Si graves sont néanmoins les implications politiques, judiciaires et sécuritaires de cet échange d’accusations, que la sourde épreuve de force entre l’État et la formation pro-iranienne risque d’avoir atteint le point de non-retour. Car même si l’on est traditionnellement prompt, en Orient, à crier à la trahison ; même si notre très singulière démocratie ne sanctionne pas avec la fermeté requise d’aussi périlleuses dérives, le Liban est un pays qui a longtemps souffert des assassinats politiques. Et qui demeure exposé à ce genre d’extrémités : surtout quand les accusateurs habituels ne se font pas faute d’agiter, entre autres menaces directes, celle de guerre civile…

Naïm Kassem joue avec le feu et ce feu brûlera le Hezbollah ainsi que le Liban et ses cèdres : ce sinistre avertissement du ministre israélien de la Défense, le secrétaire général de la milice n’en aura probablement cure. Souhaiterait-il d’ailleurs calmer le jeu qu’il ne saurait en aucun cas enfreindre les ordres de ses patrons iraniens décidés à renforcer leur cause face à l’Amérique, quitte à sacrifier jusqu’au dernier de leurs combattants libanais. Or non content de passer pour la bête noire d’Israël, Kassem est désormais aussi (techniquement du moins) un personnage tombant doublement sous le coup de la loi libanaise : non seulement il se rend coupable d’outrage à chef d’État en lui adressant la plus infamante des accusations, mais l’arroseur se retrouve copieusement arrosé par le premier magistrat de la République qui lui retourne l’accusation. Du coup, ce ne sont plus les seules activités militaires du Hezbollah qui sont illégales, comme le décrétait récemment le gouvernement de Nawaf Salam : c’est en toute logique le parti tout entier qui achève de se faire hors-la-loi.

Opportune et même nécessaire était, une fois de plus, la ferme réaction du président Aoun. Il reste qu’en attendant que sonne l’heure de la justice, l’État a bien mieux à faire que de s’arrêter plus longtemps aux divagations et insultes miliciennes. Souvent a été dénoncée, dans ces mêmes colonnes, l’ubuesque situation d’un Liban pris entre l’enclume du Hezbollah et le marteau israélien : ces deux protagonistes ne trouvant objectivement d’autre terrain d’entente que la marginalisation et la fragilisation de l’État libanais. C’est ce que s’acharne à faire Israël en multipliant les meurtrières frappes aériennes, en dynamitant et dépeuplant les localités du Sud. Et c’est bien ce que fait de son côté la milice en sabotant toute initiative étatique visant à réparer l’immense gâchis qu’elle a elle-même causé en portant secours tantôt à Gaza, et tantôt à la mère patrie, l’Iran.

Une double mission de déminage attend, dès lors, le pouvoir. Au plan diplomatique, il lui faut d’abord désamorcer cette grenade dégoupillée qu’est le sommet libano-israélien que se propose d’héberger très bientôt Donald Trump. Un évènement aussi symboliquement important ne saurait être envisagé en effet qu’en cas de progrès significatifs dans la négociation, et certes pas en prélude à celle-ci, axiome que Joseph Aoun brûle d’aller plaider à la Maison-Blanche. Les derniers propos du secrétaire d’État américain Marco Rubio excluant tout prochain ralliement du Liban aux accords d’Abraham, ainsi que toute revendication territoriale israélienne au Liban, laissent croire que les répugnances de Beyrouth sont tout de même prises en compte à Washington.

Au plan domestique, fort bienvenus sont les efforts de l’Arabie saoudite visant à offrir un front libanais passablement uni face au test de la négociation. La pièce centrale du puzzle reste immuablement le président de l’Assemblée Nabih Berry ; allié forcé d’un Hezbollah dont il est notoirement loin de partager toutes les options ; en échange de son ralliement, le leader chiite est visiblement désireux d’obtenir des acquis institutionnels pour sa communauté. Quant à la recette de la potion magique, elle consisterait en une stricte application des clauses oubliées de l’accord de Taëf qui mit fin à la guerre civile de 1975/90 : déconfessionnalisation du système libanais et refonte de la représentation communautaire à la Chambre des députés, que viendrait compenser la création d’un Sénat appelé à statuer sur les dossiers vitaux. Les choses étant ce qu’elles sont au Liban, ce savant montage ne pourrait cependant voir le jour que s’il se doublait d’une consécration solennelle, dûment codifiée, de la neutralité du pays.

Là aussi et à la lumière de tous les désastres à répétition, il serait grand temps de s’y mettre.

Issa GORAIEB
igor@lorientlejour.com

Il était certes grand temps que ces choses-là soient dites. Qu’elles soient dites du plus haut de la pyramide étatique, de la bouche même du président de la République, plutôt que de meubler les commentaires indignés du gros de la population.Ripostant ainsi aux outrancières accusations de trahison lancées par un Hezbollah en panne d’arguments, Joseph Aoun n’y est pas allé de main morte. Trahir, a-t-il souligné lundi, ce n’est pas négocier avec l’ennemi pour obtenir la fin de la guerre et de l’occupation ; la trahison véritable, c’est d’entraîner le pays dans la guerre à seule fin de servir des intérêts étrangers. Pour faire bonne mesure, le président a ridiculisé l’exigence d’un consensus national sur la négociation avec Israël brandie par la milice : laquelle n’a jamais bénéficié d’une...