De quoi exactement va-t-il falloir discuter et comment ? De la première prise de contact entre le Liban et Israël, survenue mardi à Washington au niveau des ambassadeurs, on ne pouvait attendre davantage qu’un échange de vues sur les priorités et le mode opératoire de la négociation à venir.
Historique est néanmoins l’évènement, le premier du genre depuis 43 ans. Historique est surtout l’opportunité que le chef de la diplomatie américaine Marco Rubio, qui parrainait la réunion, a exhorté Libanais et Israéliens à saisir. Quelques heures auparavant, le même appel était conjointement lancé par 17 pays, et non des moindres. De son côté, le président Joseph Aoun s’exprimait au nom de l’écrasante majorité des Libanais quand il souhaitait voir dans ces pourparlers le début de la fin de leur souffrance. Reste à espérer cependant que d’aucuns ne s’acharneront pas à en faire, à l’inverse, la fin du début : Israël qui, jusqu’à nouvel ordre, se refuse à l’exigence libanaise d’un cessez-le-feu préalable à tout débat sur le fond ; et le Hezbollah qui crie à la capitulation et salue la rencontre de Washington par des salves contre les localités frontalières israéliennes.
Pour menacée qu’elle soit, cette amorce de dialogue n’en reste pas moins un des seuls produits de la guerre d’Iran qui, sans laisser d’être problématiques, obéissent tout de même à un enchaînement aussi implacable que rationnel. Absurde était ainsi, par opposition, le coup d’éclat d’un JD Vance mettant fin à la séance inaugurale de la conférence d’Islamabad au motif que les Iraniens n’y avaient pas souscrit d’emblée, en bloc, à la liste de ses exigences. Le vice-président s’attendait-il vraiment à une victoire par forfait dès le premier round de ce pugilat diplomatique ? Et d’envisager déjà une reprise des pourparlers n’est-il pas en soi un piteux aveu d’erreur ? Surréel est de même le blocus américain du détroit d’Ormuz décrété en riposte à un premier blocus iranien. Car il ne fait que compliquer encore la réouverture d’une voie maritime vitale qui fonctionnait fort normalement avant le déclenchement du conflit. La palme du loufoque revient cependant à un Donald Trump recourant à l’intelligence artificielle pour se travestir en Jésus-Christ, en puérile et grossière réponse au pape Léon XIV qui déplorait la guerre.
Mais revenons à l’autre facette, moins rébarbative, de la déroutante Amérique. Si l’État libanais en vient à négocier directement avec Israël sous les auspices des États-Unis, c’est qu’il y a été acculé par l’implacable machine de guerre ennemie, mais aussi par le Hezbollah qui a maintenant l’impudence de l’accuser de trahison. Des décennies durant, notre pays a été la proie d’un occupant syrien passé maître dans le rôle du pyromane pompier. Pouvait-on se douter à l’époque qu’on connaîtrait encore pire? Squattant une bonne partie de la demeure libanaise, accro aux allumettes, ce pyromane récidiviste, compulsif qu’est le Hezbollah n’a jamais eu, lui, vocation de pompier. Aussi se déchaîne-t-il contre ceux qui tentent de circonscrire le sinistre et de sauver les meubles ; on le voit même aller jusqu’à taillader les lances à incendie ! Un même regard sur le passé devrait rappeler aux sceptiques que le Liban, en raison même de sa singulière texture pluraliste, s’est traditionnellement promis d’être le dernier des pays arabes à parlementer avec Israël. Il n’a enfreint cette règle que le couteau sous la gorge quand, en 1983, les troupes israéliennes campaient dans notre capitale. Mais il lui était interdit de se défaire du couplage (la funeste devise de l’unité des destins) que lui imposait une Syrie qui ne se privait pas, quant à elle, d’explorer à loisir les possibilités de paix. C’est ce même rôle de garde-chiourme que s’est arrogé par la suite Téhéran qui négocie avec le Grand Satan américain tout en s’offusquant de voir Beyrouth faire de même avec le petit…
Le Liban s’est salutairement délivré du carcan persan, et il faut bien admettre que cette émancipation n’a été rendue possible que par le terrible coup porté à la République islamique. Mais ce n’est encore vrai qu’aux plans politique et diplomatique. Répudié par le Liban, l’Iran y conserve toute latitude de souffler le chaud et le froid ; de faciliter ou de torpiller tout arrêt des hostilités; de sacrifier froidement dans des batailles d’arrière-garde – comme celle de la ville de Bint Jbeil, chargée de symboles forts – des centaines de ses partisans libanais dont on ne peut que s’attrister du vain courage.
Le courage, parlons-en précisément. Les champs de bataille n’en ont pas l’exclusivité et il en faut à tout gouvernement pour prendre des décisions difficiles et les assumer ensuite. C’est bien ce qu’a entrepris de faire le pouvoir libanais, même si, à l’évidence, l’intendance n’a pas suivi : les résultats du plan de démantèlement des bases du Hezbollah dans la région frontalière, tels qu’annoncés par l’armée, se sont avérés largement inexacts. Ce même genre de courage est requis des dirigeants d’une communauté chiite qui a particulièrement souffert de l’aventurisme guerrier de la milice pro-iranienne. À l’heure où Naïm Kassem dénonce la capitulation en cours à Washington, prometteuse est la formule dont vient d’user le ministre des Finances. Pour ce proche du président de l’Assemblée Nabih Berry (qui ne se démarque qu’à pas feutrés du Hebollah), c’est bien là-bas au contraire que se trouve la clé de tout cessez-le-feu. C’est au plus haut niveau des instances chiites que ces choses-là devraient être dites, ne serait-ce que par commisération pour les morts et les destructions quotidiennes, pour le million de déplacés jetés dans la rue.
Il faut une fin pour tous les malheurs. D’en être conscient ne suffit plus, il n’est plus humainement permis de le garder pour soi.

