Ainsi est fait le monde qu’à l’exception du Proche et du Moyen-Orient en flammes, c’est un liquide apparemment plus précieux encore que le sang qui obsède le gros de l’humanité. Assoiffés de pétrole, accros au gaz, peuples et gouvernements tremblent à la seule idée de manquer gravement un jour de la drogue fossile qui fait tourner la planète.
Davantage que des grands desseins et délirantes visions des puissances belligérantes, les États s’inquiètent du blocage du détroit d’Ormuz et de la fonte de leurs réserves stratégiques d’hydrocarbures. De même, les plaintes des automobilistes, routiers, industriels et commerçants occupent la plus grande partie des journaux télévisés internationaux. Le plus extraordinaire est cependant qu’il suffit d’une mince ouverture verbale ou d’une rageuse outrance de Donald Trump pour faire valser les prix du brut ; se font ainsi et se défont des fortunes sur les marchés boursiers, au point que l’on parle avec insistance déjà de délits d’initiés. Ces derniers seraient-ils par hasard les seuls à savoir où ils vont et sur quelle case ils placent leurs jetons ?
On ne change pas de général au milieu d’une guerre : Trump n’a cure de ce conseil, assez controversé il est vrai, que l’on attribue à son lointain prédécesseur Abraham Lincoln. L’an dernier déjà, il dégommait le chef d’état-major de l’armée la plus bodybuildée du monde. Indifférent aux désastreuses retombées sur le moral des effectifs et des hauts-gradés, il vient de récidiver par le canal de son secrétaire à la Défense, le caricatural Pete Hegseth : celui-là même qui, il y a peu, houspillait vertement un parterre de généraux rameutés pour subir sous l’œil des caméras l’humiliant savon. Vétéran des guerres d’Irak et d’Afghanistan, le général remercié, Randy George, n’était tout simplement pas en phase avec l’optique de ce stratège accompli qu’est notoirement Trump. Idem d’ailleurs pour la procureure générale Pam Bondi, limogée d’un même coup de crayon pour avoir mal géré l’explosive affaire Epstein.
Tout ce remue-ménage domestique n’empêche guère le président de crier à son propre génie, comme il l’a fait mercredi à la Maison Blanche devant une assistance ébahie. Dans son discours pourtant, il n’avait rien de vraiment nouveau à annoncer. Rien, sinon l’ultime moyen de pression que pouvait encore brandir un homme visiblement impuissant à terminer honorablement la guerre. Car elle est tout sauf honorable, la menace du président US de détruire le réseau électrique de l’Iran à moins d’un accord avec les rescapés du régime de Téhéran jugés désormais fréquentables. Non seulement l’Amérique ramènerait alors à l’âge de pierre ces mêmes 90 millions d’Iraniens qu’hier encore elle promettait d’aider à abattre la dictature des mollahs ; mais en s’attaquant à des installations indispensables à la survie des populations civiles elle aurait violé la Convention de Genève, se rendant passible de crimes de guerre. Donald Trump à l’école de Benjamin Netanyahu, et puis soudain le disciple envisageant de dépasser le maître, on aura décidément tout vu !
Encore faut-il que d’aucuns se décident, eux, à ouvrir enfin les yeux, s’agissant cette fois d’une arène libanaise des plus exiguës, comparée aux immensités persanes. Orphelin de Hassan Nasrallah et de ses principaux lieutenants, le Hezbollah est plus que jamais sous la coupe de l’Iran, au double plan politique et militaire. Son chef historique assassiné par Israël passait pour avoir quelque latitude d’arbitrer les débats internes entre faucons et moins faucons, puisqu’il serait abusif de parler de colombes au sein de la milice. Or même ce simulacre d’autonomie a disparu et ce n’est plus désormais le Hezbollah mais la République islamique qui, sans plus de paravents, dispute ouvertement à l’État libanais la décision de paix ou de guerre. Bon gré mal gré, l’actuel secrétaire général Naïm Kassem et ses compagnons n’ont d’autre choix que de s’en remettre au va-tout de Téhéran.
Double est pourtant l’illusion. Le Hezbollah a amplement fait office de chair à canon au service des ambitions hégémoniques iraniennes ; il devrait se douter que même dans le cadre d’un éventuel accord avec Washington, il ne pourrait qu’être froidement sacrifié là aussi. Deuxième illusion, ses malheurs (et par ricochet ceux du Liban tout entier) ne seraient pas terminés pour autant, Israël étant résolu à poursuivre son expédition contre la milice indépendamment de l’issue du conflit avec l’Iran tout en s’assurant une consistante zone de sécurité. Si éloquents sont à cet égard les projets du ministre Katz, que les agences humanitaires et migratoires de l’ONU s’alarment déjà du nouveau territoire occupé qui se dessine au Liban-sud, comme de l’afflux de populations déplacées vers le reste du pays. Encore mieux que les spéculateurs sur le pétrole, les chantres du Grand-Israël savent ce qu’ils veulent et comment l’obtenir.
Le Hezbollah n’est sans doute pas le seul mouvement de libération, ou se disant tel, à confondre victoire et désastre. Mais quel autre au monde pourrait-il se vanter d’avoir fait acte de résistance en provoquant occupation sur occupation à peine la précédente venait-elle d’être conjurée ?

