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Culture - guerre au liban 2026

La poésie comme abri, un soir à Beyrouth

Un soir à Mar Mikhaël, un bar devient lieu de confidences. Inconnus et habitués se succèdent au micro, partagent textes et silences, et collectent des dons pour des familles déplacées.

La poésie comme abri, un soir à Beyrouth

Lectures lors du « Salon de poésie » organisé chaque mardi soir au bar Totá, dans le quartier de Mar Mikhaël à Beyrouth. Photo Rayanne Tawil/L'Orient-Le Jour

La porte de Totá Beirut, niché dans une ruelle étroite de Mar-Mikhaël, s’ouvre sur un lieu qui ressemble davantage à un salon qu’à un bar.

Y entrer, c’est comme franchir le seuil d’une maison où l’on serait attendu. L’atmosphère y est douce, presque familière. On s’y salue d’une étreinte rapide, d’un sourire complice ; les prénoms circulent d’une table à l’autre, portés par un murmure léger. Au-dessus de l’espace central, une boule à facettes capte la lumière tamisée et la disperse sur les murs patinés. Sur le côté, une petite scène en bois : le micro attend, déjà prêt.

Peu à peu, la salle se remplit. Des petits groupes s’installent autour des tables. Certains ont apporté des carnets, d’autres écoutent simplement. Les conversations glissent d’un coin à l’autre de la pièce, on parle d’écriture, de semaines éprouvantes, de ces moments où la poésie devient l’endroit où déposer des émotions qui n’ont trouvé refuge nulle part ailleurs. Un chien entre dans la salle et s’allonge entre deux chaises, comme s’il connaissait les lieux depuis toujours.

Un espace pour les mots et les silences

Chaque mardi soir, l’endroit accueille un salon de poésie, une rencontre hebdomadaire animée par Samia Nakkache. Le rendez-vous est né il y a deux ans, sous l’impulsion d’un autre organisateur, avant de passer progressivement de main en main. La jeune femme en a repris les rênes l’été dernier.

En général, la soirée débute par une présentation du thème choisi, avant de laisser place au micro ouvert. Chacun peut alors prendre la parole. Certains arrivent tôt pour inscrire leur nom sur la liste ; d’autres se décident au fil de la soirée, presqu'à la dernière minute.

Mais cette semaine, l'air a quelque chose de légèrement différent.

Totá, à Mar Mikhaël à Beyrouth, où chaque mardi soir des inconnus se retrouvent autour d’un micro ouvert pour lire et écouter. Photo Rayanne Tawil/L'Orient-Le Jour
Totá, à Mar Mikhaël à Beyrouth, où chaque mardi soir des inconnus se retrouvent autour d’un micro ouvert pour lire et écouter. Photo Rayanne Tawil/L'Orient-Le Jour


Le thème est « A Night of Solace », une nuit de réconfort. La rencontre fait aussi office de collecte de dons pour les familles déplacées. Près de l’entrée, des cartons recueillent vêtements, nourriture et contributions financières qui seront ensuite redistribués par des initiatives locales. « Nous avons essayé de l’inscrire dans le contexte de ce qui se passe, explique l'hôtesse des lieux. Comme une forme de libération pour ceux qui viennent aux soirées de poésie. Juste un espace où les gens peuvent exprimer ce qu’ils ressentent. »

Le micro, ici, n’est pas une scène de performance. Il est plutôt un espace où l’émotion peut circuler librement. Certains arrivent avec un texte prêt à être lu ; d’autres hésitent, ne sachant pas encore s’ils trouveront les mots.
« Beaucoup de gens gardent leurs écrits pour eux, confie Samia Nakkache. Mais après être venus plusieurs fois, ils comprennent que cet espace est sûr pour ce type d’émotions. Et lorsqu’ils osent le faire une première fois, la peur se brise. »


Le salon de poésie n’a jamais été pensé comme un événement littéraire formel. Les frontières de la poésie y restent volontairement ouvertes. Certains lisent des vers soigneusement construits. D’autres partagent des pages de journal, des fragments de pensée, des récits intimes. « C’est un espace vulnérable, émotionnel, poursuit Samia Nakkache. On se relie à des gens qui étaient des inconnus, et l’on découvre que nous traversons des émotions et des expériences semblables. »

Un à un, les participants montent sur scène. Un poème en anglais est suivi d’un autre en arabe. Une voix tremble avant de trouver son rythme. Un lecteur s’interrompt, reprend son souffle, puis poursuit.

Entre deux lectures, la salle se tait. Le silence s’installe comme une respiration. Quelques larmes apparaissent, suivies d’accolades discrètes. Tout le monde ne prend pas la parole ce soir. Seule une poignée de participants s’avance vers le micro, moins que lors d’un mardi ordinaire. Mais les silences entre les voix occupent eux aussi l’espace.

Certaines soirées servent à dire. D’autres, simplement à être là.

Les lieux culturels en temps incertains

À Beyrouth, des lieux comme Totá ont peu à peu pris une signification particulière dans les périodes d’incertitude. Alors que de nombreux événements culturels ont été reportés à travers le Liban, certains espaces continuent d’ouvrir leurs portes.
« Nous avons l’impression que c’est un endroit où l’on peut dire ce que l’on a sur le cœur », explique Abbas Bayram, qui gère le lieu. « Les gens viennent parce qu’ils ne veulent pas se sentir seuls. »

Un moment de lecture lors du salon hebdomadaire animé par Samia Nakkache au bar Totá, à Mar Mikhaël, à Beyrouth. Photo Rayanne Tawil/L'Orient-Le Jour
Un moment de lecture lors du salon hebdomadaire animé par Samia Nakkache au bar Totá, à Mar Mikhaël, à Beyrouth. Photo Rayanne Tawil/L'Orient-Le Jour


Le jour, Totá fonctionne comme café et bar. Mais son identité profonde reste liée à une programmation communautaire : micro ouvert, sessions musicales, soirées de contes. L’objectif, explique Abbas Bayram, est simple : garder la porte ouverte à quiconque cherche un endroit où s’asseoir parmi d’autres.
« C’est un lieu sûr où les gens peuvent venir profiter du moment, dit-il. On peut rester ici même sans rien acheter. Ce qui compte, c’est l’espace. » Cette ouverture prend une dimension particulière dans les moments de crise.
« Quand on est seul chez soi et qu’on ne veut pas l’être, c’est dans des endroits comme celui-ci qu’on vient, poursuit Abbas Bayram. On retrouve des visages familiers. On rencontre des gens par hasard. Et l’on comprend qu’on n’est pas seul à ressentir cela. » Le salon de poésie incarne pleinement cette idée.


Même si le micro évoque une performance, la soirée ressemble davantage à une conversation collective : quelqu’un parle, un autre écoute, un troisième se surprend à penser qu’il partagera peut-être quelque chose la semaine suivante.

Pour l'organisatrice Samia Nakkache, l’essentiel dépasse la poésie elle-même. « Ce type d’espace rapproche vraiment les gens à un niveau intime, dit-elle. Ce n’est pas un événement où l’on se contente de regarder quelque chose. Nous apprenons à nous connaître à travers nos écrits. » Il en naît une forme singulière de communauté.
« Nous acceptons tout le spectre des émotions, ajoute-t-elle. Il s’agit d’affronter ce que nous ressentons sans en rejeter aucune part. »

Au fil de la soirée, certains déposent de l’argent dans un bol, d’autres des sacs de provisions dans la boîte de dons près de l’entrée. Plus tard, ces contributions seront transformées en kits alimentaires et produits essentiels destinés aux familles déplacées.

Pour Abbas Bayram, ces gestes relèvent d’une évidence profondément libanaise. « Nous avons le sentiment de devoir faire partie de ce qui se passe, dit-il. Au fond, nous vivons dans le même pays. Nous devons nous soutenir. »

Le dernier lecteur quitte la scène. Quelques applaudissements, doux, s’élèvent dans la salle. La boule à facettes tourne lentement au-dessus des tables. Les conversations reprennent à voix basse, et le chien dort toujours au milieu de la pièce.

La porte de Totá Beirut, niché dans une ruelle étroite de Mar-Mikhaël, s’ouvre sur un lieu qui ressemble davantage à un salon qu’à un bar.Y entrer, c’est comme franchir le seuil d’une maison où l’on serait attendu. L’atmosphère y est douce, presque familière. On s’y salue d’une étreinte rapide, d’un sourire complice ; les prénoms circulent d’une table à l’autre, portés par un murmure léger. Au-dessus de l’espace central, une boule à facettes capte la lumière tamisée et la disperse sur les murs patinés. Sur le côté, une petite scène en bois : le micro attend, déjà prêt.Peu à peu, la salle se remplit. Des petits groupes s’installent autour des tables. Certains ont apporté des carnets, d’autres écoutent simplement. Les conversations glissent d’un coin à l’autre de la pièce, on...
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