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Culture - Livre

Serge Nasr, écrire ce qui n’avait jamais été raconté

Un an après « Flexible Ending Arrangements », l'auteur et artiste beyrouthin revient sur un ouvrage où poésie, photographie et mémoire ouvrent un espace inédit aux récits LGBTQ+ au Liban.


Serge Nasr, écrire ce qui n’avait jamais été raconté

Serge Nasr, écrivain et artiste visuel beyrouthin. Photo fournie par l'artiste

La première personne que Serge Nasr a dû convaincre de publier Flexible Ending Arrangements n’était pas un éditeur. C’était lui-même.

À chaque nouvelle version du manuscrit, le même débat revenait. Était-il prêt à laisser des inconnus pénétrer dans ses histoires de désir, de deuil, d’amour et de famille ? Une telle sincérité avait-elle sa place dans le paysage littéraire libanais ? Il a fini par répondre oui.

Le livre est né du même réflexe qui le pousse, depuis des années, à photographier les instants qu’il redoute de voir disparaître. « Je prends ces photos pour préserver un moment que j’ai vécu, confie-t-il à L’Orient-Le Jour. L’intensité de certaines situations nous donne parfois l’impression d’être sortis de notre propre corps. La photographie me ramène au réel : elle me rappelle que j’étais là, et qu’il en reste une preuve. »

De cette pulsion de mémoire est né Flexible Ending Arrangements, son premier recueil de poésie et de récits visuels, publié il y a un an. Au fil de textes consacrés au désir, au deuil, à la famille, à la mémoire et à l’homoérotisme arabe, l’ouvrage refuse toute hiérarchie entre le mot et l’image. Les photographies n’illustrent pas les poèmes : elles cheminent avec eux, comme une autre forme de souvenir.

Écrivain, conteur visuel, performeur et organisateur communautaire basé à Beyrouth, Serge Nasr conçoit la création artistique comme un véritable travail de recherche. Sa formation en psychologie, en études de genre et en pensée psychanalytique irrigue son écriture, où les émotions ne sont jamais de simples états d’âme, mais une matière à explorer. « Le corps est une archive, dit-il. Tout ce que nous traversons s’y inscrit. On le ressent dans le ventre, dans les épaules, dans les migraines. »

Publier son intimité

Publier de la poésie est une chose. Publier sa propre intimité en est une autre. Lorsque Serge Nasr reçoit le premier exemplaire imprimé, l’euphorie laisse presque aussitôt place au vertige. « Je me souviens avoir relu les épreuves en me disant : « Mon Dieu, pourquoi est-ce que je fais ça ? » » Ce doute n’avait rien à voir avec la réception critique du livre. Il naissait de la conscience que ces histoires étaient irrévocablement les siennes. « Je me demandais pourquoi j’avais envie de montrer à des inconnus des aspects aussi personnels de ma vie amoureuse, de ma sexualité, de toutes ces questions intimes. »

Cette interrogation prenait une résonance particulière au Liban, où les vies queer continuent de se déployer dans un équilibre fragile entre visibilité et invisibilité. Au même moment, Serge Nasr s’apprêtait à exercer comme psychologue clinicien. Publier ce livre revenait aussi à révéler publiquement son identité avant même que futurs patients, institutions ou collaborateurs ne le rencontrent.

Avec le temps, cette peur s’est transformée en boussole. « Je me suis dit que c’étaient précisément les personnes avec lesquelles j’avais envie de travailler. Je ne veux pas cacher qui je suis pour obtenir l’approbation des autres. » Un an plus tard, il regarde son livre autrement. Il ne s’agit plus seulement d’un geste de dévoilement personnel, mais de laisser derrière lui une trace qui faisait défaut. « Quand j’étais enfant, il n’existait ni livre, ni film, ni chanson dans lesquels nous pouvions nous reconnaître. »

Serge Nasr lors d'une performance mêlant poésie, lecture et création sonore. Avec l'aimable autorisation de l'artiste


Quand la tendresse devient un geste politique

La littérature queer est souvent abordée sous l’angle de la censure, de l’identité ou de la résistance. Serge Nasr préfère partir d’ailleurs. « Je n’ai pas choisi d’écrire sur la queerness. J’ai choisi d’écrire sur mes expériences, qui sont simplement des expériences queer. » Cette nuance traverse tout le livre.

Ses poèmes parlent du manque avant les étiquettes, du désir avant les idéologies, des relations avant les catégories identitaires. Les émotions restent universelles, même lorsque les histoires d’amour racontées échappent aux conventions habituelles. « Tomber amoureux, peu importe de qui, est l’une des expériences les plus personnelles et les plus universelles qui soient. » La portée politique naît précisément de cette normalité retrouvée.

Sans jamais prendre la forme d’un manifeste, Flexible Ending Arrangements pose une question simple : que se passe-t-il lorsque l’intimité queer accède au même registre émotionnel que toutes les autres ? Celui du chagrin d’amour, de la famille, de la jalousie, de la nostalgie, du regret ou de l’espoir.

« On entend parfois une phrase dans une chanson ou dans un film et l’on se dit : « C’est exactement ce que je ressens, mais je n’avais jamais trouvé les mots. » » Il espère que son livre pourra devenir ces mots pour quelqu’un d’autre. « Je pense souvent à un adolescent de quinze ou seize ans qui cherche désespérément quelque chose qui lui ressemble, quelque chose qui lui dise qu’il n’est pas seul. »

Archiver les corps, autant que les histoires

Au Liban, les débats sur la mémoire collective n’ont jamais cessé. Serge Nasr choisit pourtant de commencer par une autre forme d’archive, plus discrète, plus intime. « J’archive mes expériences corporelles. Mais j’archive aussi le fait que quelqu’un, au Liban, a vécu tout cela. »

Dans ses textes, l’intime dialogue sans cesse avec l’histoire collective. Les histoires d’amour sont indissociables de la ville qui les accueille. L’instabilité politique finit par s’infiltrer jusque dans les relations. « Nous ne savons pas vraiment ce que signifie la stabilité dans ce pays. Je crois que cela façonne aussi notre manière d’aimer. » Cette logique innerve la construction même du livre. Il s’ouvre sur une rupture avant de remonter progressivement vers les couches les plus profondes de la mémoire, jusqu’à la famille. Le dernier poème revient vers ses parents et les deuils hérités.

« J’ai terminé le livre à cet endroit parce que, lorsqu’on enlève les couches de l’oignon, on finit toujours par revenir aux racines. »

Serge Nasr : « Écrire le queer, c'est d'abord écrire l'amour ». Photo fournie par l'artiste


Créer les espaces qui n’existent pas

L’écriture n’est qu’une facette de la pratique de Serge Nasr. Avec Bring Me Back, la plateforme interdisciplinaire qu’il a fondée, et les soirées de poésie qu’il organise à travers le Liban depuis plus de deux ans, il cherche à faire de la littérature une expérience collective. Sa récente soirée mêlant poésie et création sonore au musée urbain Beit Beirut prolongeait cette démarche, en ouvrant les textes à la performance et au dialogue.

Ces rendez-vous sont nés d’un manque. « Il n’existe pas suffisamment d’espaces littéraires réellement accessibles. Beaucoup restent réservés à certains cercles. »

Plutôt que d’attendre qu’une place se libère, il a choisi de la créer. « Finalement, j’ai construit cet espace pour moi autant que pour les autres. » Son dernier projet poursuit ce même mouvement. Il a signé le court-métrage poétique If God Had a Lover, où il explore, par l’image en mouvement, les liens entre amour, spiritualité et désir.

Le 2 août, un an jour pour jour après la publication de Flexible Ending Arrangements, Serge Nasr retrouvera son livre lors d’une lecture anniversaire au Fizz Beirut. À ses côtés, le musicien électronique Serge Volant dévoilera en avant-première son premier album ambient, Every Day Is All There Is. Une rencontre entre poésie dite et paysage sonore, où le livre et la musique dialogueront en direct.

Aujourd’hui, les poèmes ont quitté son bureau pour rejoindre les bibliothèques de lecteurs inconnus. Il lui arrive encore, après avoir lu l’un de ses textes les plus vulnérables lors d’une scène ouverte, de se demander : « Mais à quoi est-ce que je pensais ? » Puis il se souvient de la raison qui l’a poussé à publier.

Plus de 150 exemplaires reposent désormais sur des étagères. Autant de preuves qu’une histoire a été vécue, ici, et qu’elle mérite d’être racontée.



Serge Nasr signe son ouvrage « Flexible Ending Arrangements » le dimanche 2 août, à 19h, au café Fizz, Mar Mikhaël, Beyrouth.


La première personne que Serge Nasr a dû convaincre de publier Flexible Ending Arrangements n’était pas un éditeur. C’était lui-même.À chaque nouvelle version du manuscrit, le même débat revenait. Était-il prêt à laisser des inconnus pénétrer dans ses histoires de désir, de deuil, d’amour et de famille ? Une telle sincérité avait-elle sa place dans le paysage littéraire libanais ? Il a fini par répondre oui.Le livre est né du même réflexe qui le pousse, depuis des années, à photographier les instants qu’il redoute de voir disparaître. « Je prends ces photos pour préserver un moment que j’ai vécu, confie-t-il à L’Orient-Le Jour. L’intensité de certaines situations nous donne parfois l’impression d’être sortis de notre propre corps. La photographie me ramène au réel : elle me rappelle que...
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