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Culture - Exposition

Deux artistes, un arbre : une histoire entre Liban et Italie

Réunissant Enzo Cucchi et Gilbert Halaby, « Echoes of Existence » explore les liens entre paysages, identité et patrimoine à travers un dialogue inédit au pavillon Nouhad Souhaid du musée national.

Deux artistes, un arbre : une histoire entre Liban et Italie

Les œuvres d'Enzo Cucchi et de Gilbert Halaby dialoguent au sein de l'exposition "Echoes of Existence", présentée au Musée national de Beyrouth. Photo Christopher Akiki

Il a donné son nom à notre pays, mais le cèdre couvre moins de forêts que le pin, qui est au cœur de l’exposition « Echoes of Existence ». Le pin parasol peuple une vaste partie du bassin méditerranéen et constitue le trait d’union d’une nature largement menacée dans la région. C’est lui qui fait dialoguer, au pavillon Nouhad Souhaid du musée national de Beyrouth, les œuvres de l’artiste italien Enzo Cucchi et du Libano-Italien Gilbert Halaby. Un projet né au détour d’une série d’heureuses coïncidences, où se croisent mémoire, paysage, histoire de l’art et préoccupation environnementale.

Tout commence à Rome. Valeria Bianconi, première secrétaire de l’ambassade d’Italie au Liban, découvre un jour au cours d’une vente aux enchères en ligne une peinture de Gilbert Halaby. Séduite par la force poétique de cette œuvre représentant une maison solitaire, suspendue entre mélancolie et lumière, elle l’acquiert avant de rendre visite à son auteur dans son atelier.

Le parcours de « Echoes of Existence » met en regard les œuvres de deux artistes réunis par une même fascination pour le paysage méditerranéen : ici les toiles de Gilbert Halaby. Photo Christopher Akiki


Le destin réserve alors une seconde coïncidence. Gilbert Halaby entretient depuis plusieurs années une profonde amitié avec Enzo Cucchi, figure majeure de la Transavanguardia, mouvement composé de cinq artistes qui rejette l’art conceptuel austère au profit de l’émotion, de la liberté gestuelle et des mythes. Tous deux avaient développé, indépendamment l’un de l’autre, une fascination pour un même motif : le pin. Un arbre qui, sans qu’ils se soient concertés, est devenu dans leurs œuvres respectives un territoire de mémoire, de mythologie et d’identité.


Présent des deux côtés de la Méditerranée, le pin traverse les générations, les récits et les frontières. Il évoque aussi bien les collines libanaises que les campagnes italiennes. Enfant, Gilbert rêve à l’ombre des pins parasols, qui inspireront une œuvre émaillée de lumière et de couleurs, construite comme un ensemble harmonieux racontant l’histoire d’une vie autant que celle d’un pays. Celui qui, tout petit, rêvait de rejoindre l’autre rive de la Méditerranée en Europe y vit aujourd’hui. « La métaphore d’une vie jusqu’à la mort, un peu nietzschéenne, comme le passage d’un trou noir à un autre baigné de lumière pénétrante », raconte Gilbert Halaby. Cette lumière est présente dans ses peintures sous la forme de couleurs chatoyantes. « Dans la nature, on perçoit les couleurs séparément, et dans mes tableaux, je les superpose. » Pour lui, il y a comme un son onirique qui se promène entre les pins parasols, les montagnes, le soleil et la mer. Sous le regard des deux artistes, le pin cesse d’être un simple élément du décor pour devenir le témoin silencieux des histoires humaines, de la permanence des lieux et de la fragilité du vivant.

Gilbert Halaby, « The Sky to Recite », 2025, huile sur toile, 200 x 240 cm. Avec l'aimable autorisation de l'artiste


Le pin comme langage commun

Enzo Cucchi n’est plus à présenter. Né en 1949 dans les Marches, il est considéré comme l’un des artistes italiens les plus importants de sa génération. Poète avant d’être peintre, Cucchi développe depuis près d’un demi-siècle un univers peuplé de signes, de mythes, de paysages archaïques et de visions presque mystiques. Ses œuvres figurent aujourd’hui dans les collections permanentes du Guggenheim de New York, du Museum of Modern Art, du Centre Pompidou à Paris, de la Tate Modern ou encore du MAXXI de Rome.

Gilbert Halaby, né au Liban, grandit au milieu des oliviers et des pinèdes du Mont-Liban, paysages qui imprègnent durablement son imaginaire et deviennent aujourd’hui « les échos de son enfance, des vallées et des falaises qui l’entouraient », comme il les décrit. Après des études d’archéologie à Beyrouth, il s’installe à Rome en 2003, ville dont il tombe immédiatement amoureux. Autodidacte, il y développe une peinture profondément imprégnée des souvenirs de l’enfance, de la lumière méditerranéenne et des questions d’identité, d’exil et d’appartenance. Ses récentes expositions à Beyrouth, Rome, Abou Dhabi, Hydra, Palm Beach ou Londres témoignent d’une reconnaissance internationale en pleine ascension.

Enzo Cucchi, Sans titre (diptyque), 2024, huile sur panneau , 2 × 30 × 20 cm. Avec l'aimable autorisation de l'artiste


Le dialogue entre les deux artistes ne repose pourtant pas sur la ressemblance de leurs œuvres. Là où Cucchi privilégie au crayon, au fusain et au collage, le signe, le geste et une iconographie proche du mythe, Halaby construit de vastes paysages incandescents où le souvenir devient matière picturale. L’un convoque une Méditerranée presque primitive ; l’autre peint celle de la mémoire personnelle. Entre les deux circule pourtant une même émotion : celle d’un paysage qui façonne les êtres autant qu’il conserve leur histoire.


Au-delà du dialogue artistique

La commissaire Muriel Asmar a choisi de faire de cette conversation le véritable fil conducteur de l’exposition. Les œuvres contemporaines dialoguent ainsi avec celles de plusieurs grands maîtres de l’art moderne libanais, choisies par le galeriste Saleh Barakat, parmi lesquels Omar Ounsi, Moustapha Farroukh, César Gemayel ou Aref el-Rayess. Bien avant Halaby, eux aussi avaient fait du pin un sujet pictural, révélant combien cet arbre appartient depuis longtemps à l’imaginaire artistique libanais.

La sélection de Saleh Barakat met en lumière plusieurs figures majeures de l'art moderne libanais, dont Omar Ounsi, Moustafa Farroukh, César Gemayel et Aref el-Rayess. Photo Christopher Akiki


Mais « Echoes of Existence » dépasse largement le cadre esthétique. En intégrant la participation des unités de biodiversité et de protection forestière des carabiniers italiens, l’exposition rappelle que ce patrimoine naturel est aujourd’hui menacé. Les sculptures en bois et les dispositifs pédagogiques présentés au dernier niveau du parcours invitent à considérer le paysage non seulement comme un héritage culturel, mais aussi comme un écosystème fragile qu’il appartient à chacun de préserver.

Cette exposition, qui reflète au final l’histoire d’une amitié entre deux artistes de générations, de pays et d’univers picturaux différents, réunis à l’ombre d’un pin, montre comment un arbre peut traverser les frontières, réveiller les mémoires et rappeler que les paysages que nous côtoyons font eux aussi partie de notre héritage le plus précieux.

« Echoes of Existence », au pavillon Nuhad es-Said pour la culture – Musée national de Beyrouth, jusqu’au 21 octobre 2026. Du mardi au dimanche, de 10h à 17h.

Il a donné son nom à notre pays, mais le cèdre couvre moins de forêts que le pin, qui est au cœur de l’exposition « Echoes of Existence ». Le pin parasol peuple une vaste partie du bassin méditerranéen et constitue le trait d’union d’une nature largement menacée dans la région. C’est lui qui fait dialoguer, au pavillon Nouhad Souhaid du musée national de Beyrouth, les œuvres de l’artiste italien Enzo Cucchi et du Libano-Italien Gilbert Halaby. Un projet né au détour d’une série d’heureuses coïncidences, où se croisent mémoire, paysage, histoire de l’art et préoccupation environnementale.Tout commence à Rome. Valeria Bianconi, première secrétaire de l’ambassade d’Italie au Liban, découvre un jour au cours d’une vente aux enchères en ligne une peinture de Gilbert Halaby. Séduite par la force...
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