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Culture - Musique

Salwa Jaradat fait respirer les poétesses soufies à Paris

La musicienne et chercheuse palestinienne dévoile « Nafas », un premier album inspiré de textes mystiques féminins oubliés, présenté le 13 mars à l’Institut des cultures d’islam à Paris.

Salwa Jaradat fait respirer les poétesses soufies à Paris

La musicienne palestinienne Salwa Jaradat présente « Nafas », un projet musical inspiré de textes mystiques féminins. Photo Moufid Maher

Elle rêvait de dévoiler ce premier album à Beyrouth. Mais c’est à Paris que la musicienne palestinienne Salwa Jaradat présentera finalement Nafas, un disque déjà marqué par les secousses de son époque.

Le lancement de cet opus avait déjà été reporté à deux reprises dans un pays où l’instabilité semble désormais faire partie du paysage. Crises politiques, tensions régionales, incertitudes quotidiennes : autant de soubresauts qui ont repoussé la sortie du disque. Installée depuis peu à Paris, la musicienne, chanteuse, compositrice et musicologue y dévoilera finalement ce travail le 13 mars à l’Institut des cultures d’islam.

Renoncer à le présenter à Beyrouth n’a pourtant pas été sans douleur. Car c’est dans la capitale libanaise, où elle a vécu près de neuf ans, que le projet musical a largement pris forme et qu’il trouve sans doute son véritable ancrage. « Ce premier disque parle de tant d’épreuves qui nous racontent que je suis triste de le faire connaître ici en premier. Je reste déterminée à lui redonner voix au Liban un jour malgré tout. Mais, en même temps, arriver en France où tout est plus clair, stable et tranquille m’a ouvert de nombreux horizons et j’en suis reconnaissante », confie la jeune femme.

Née en 1989, Salwa Jaradat a d’abord tracé son chemin entre Ramallah et Beyrouth. Elle suit des cours au Conservatoire national de musique Edward Saïd en Palestine de 2011 à 2015, avant de s’engager sur scène comme actrice et chanteuse au théâtre populaire de Ramallah. Entre 2016 et 2018, elle devient également la vocaliste principale de l’Ensemble ASIL, formation dédiée à la musique arabe classique contemporaine.

Chez elle, la sensibilité affleure immédiatement. Cette musicienne aux gestes précis et au regard attentif a passé neuf années à Beyrouth, venue y chercher une formation musicale qu’elle ne trouvait pas à Ramallah. Joueuse de oud et de tar, elle possède par ailleurs un diplôme de premier cycle en études des médias et en sciences politiques du Modern University College en Palestine, ainsi qu’une licence en musicologie – spécialisée en musique savante orientale – de l’Institut supérieur de musique de l’Université Antonine au Liban.

Salwa Jaradat en session d'enregistrement. Photo Moufid Maher
Salwa Jaradat en session d'enregistrement. Photo Moufid Maher

Une recherche musicale continue

Dans ses veines circule cette musique arabe qui l’accompagne depuis l’enfance, dans une famille où, raconte-t-elle, chacun possédait une belle voix. Très vite pourtant, cette passion intime se transforme en terrain de recherche. Car la musicienne se découvre une autre urgence : faire entendre la voix des femmes, et en particulier celle des poétesses soufies longtemps restées dans l’ombre.

Pendant quatre années passées comme archiviste à Amar, la Fondation pour l’archivage et la recherche de la musique arabe, elle plonge dans l’histoire de cet héritage musical, s’intéressant notamment aux premières chanteuses arabes, souvent reléguées aux marges des récits officiels. « Un patrimoine colossal qu’il faut sauvegarder et faire connaître », confie-t-elle lors de notre premier échange.

À Beyrouth, cette quête prend aussi la forme de projets scéniques. Elle y monte plusieurs spectacles musicaux, dont Huna al-Quds et Awalem Share' Imadiddin, deux créations qui rendent hommage aux chanteuses arabes et à leur contribution musicale longtemps négligée.

C’est dans ce prolongement qu’elle conçoit son premier album, Nafas, publié par le label Tiny House Music grâce à une bourse d’al-Mawred al-Thaqafi, l’ONG qui soutient la créativité arabe. Présenté le 13 mars à l’Institut des cultures d’islam à Paris, le disque – dont le titre signifie « souffle » en arabe – cherche précisément à insuffler une nouvelle vie aux textes de poétesses soufies oubliées, en mêlant la tradition musicale arabe à des accents contemporains.

L’album qui réunit six morceaux aurait pourtant dû voir le jour plus d’un an plus tôt. Mais les circonstances en ont décidé autrement, jusqu’au moment où la musicienne choisit de ne plus différer ce projet qu’elle considère comme essentiel : « Une forme de résistance, le reflet de notre culture et le fruit d’archives qu’il faut préserver. »

Son intérêt pour le soufisme remonte à ses premières immersions dans cette musique spirituelle. « Je me suis toujours posé des questions sur le rôle des femmes dans cette discipline », explique-t-elle. « Je ne tombais que sur Rabia al-Adawiya. »

La lecture d’un article de la chercheuse égyptienne Azza Jalal, évoquant ces femmes absentes des archives et de l’histoire, agit comme un déclic. « Étant chercheuse et musicienne, j’ai voulu concilier cette recherche et cette musique pour leur donner forme sur scène. C’est ainsi que mon lien avec le soufisme s’est développé. J’ai assisté à des conférences soufies, je suis allée au Maroc, en Jordanie, en Égypte, un peu partout pour mieux appréhender cette foi, m’en inspirer et la mettre en musique », raconte la jeune femme de 35 ans.

Avant cela déjà, elle s’était penchée sur les chanteuses de la fin du XIXᵉ et du début du XXᵉ siècle. « Je sens que mon rôle aujourd’hui est de faire découvrir ces femmes plutôt que de me plaindre que l’histoire nous a lésées. Pour moi, c’est une sorte de suite logique qui me permet aussi de mieux me connaître », ajoute-t-elle.

Salwa Jaradat lors de la résidence d’artiste à Hammana Artist House, au Liban, où le projet musical « Nafas » a pris forme. Photo Moufid Maher
Salwa Jaradat lors de la résidence d’artiste à Hammana Artist House, au Liban, où le projet musical « Nafas » a pris forme. Photo Moufid Maher

« Nafas », l’album d’une femme sur les femmes

Nafas se présente ainsi comme un hommage aux femmes, à leur résilience et à leur rôle dans une région qui tend encore aujourd’hui à les marginaliser. Les six morceaux s’appuient sur les vers de poèmes écrits par des femmes mystiques : Aïcha al-Baouniya (1460 après J.-C.), Sayyeda Nafisa (145 après J.-C.), Rabia al-Adawiya (100 après J.-C.), Maymouna bint Hassan (1173 après J.-C.), Fatima, la femme de Hamdoun al-Qassar (884 après J.-C.), et Rayhana, dite « la Folle ».

« Il représente pour moi un nouveau cap. Ce n’est pas un album de musique soufie, mais il s’en inspire : il est basé sur les textes de poétesses soufies. Si je devais en définir le style, je dirais que c’est de la musique arabe contemporaine née d’une résidence d’artiste à Hammana Artist House. »

La couverture de l'album « Nafas » de Salwa Jaradat. Photo Jamal Saleh
La couverture de l'album « Nafas » de Salwa Jaradat. Photo Jamal Saleh

Pendant treize jours, le collectif se réunit pour travailler la poésie et sa prosodie. La vocaliste compose alors les morceaux avec cinq artistes réunis pour l’occasion : Cham Salloum, joueuse de oud et compositrice ayant vécu à Berlin ; Makram Abou al-Hassan, contrebassiste et compositeur issu du monde du jazz, dont il insuffle les accents ; Rafaël Haddad, violoniste et compositeur ; Ali al-Hout, percussionniste et compositeur ayant vécu en Italie ; et Moni, danseuse soufie pratiquant la danse Mawlawi.

Tous apportent au projet leur propre trajectoire et les influences glanées au fil de leurs expériences à l’étranger, qui façonnent la texture musicale de l’album. Nafas naît aussi de nombreuses improvisations et de ces moments suspendus que seul le travail collectif permet. Une première version est d’ailleurs testée devant le public de Hammana au cours d’un concert d’essai.

Salwa Jaradat espère que sa musique pourra jeter un pont entre le travail de recherche, souvent perçu comme austère ou lointain par le grand public, et la force fédératrice de la musique. Un moyen, dit-elle, de transmettre la connaissance autrement, en la rendant plus vivante et plus accessible. Une responsabilité qu’elle assume pleinement.

Elle rêvait de dévoiler ce premier album à Beyrouth. Mais c’est à Paris que la musicienne palestinienne Salwa Jaradat présentera finalement Nafas, un disque déjà marqué par les secousses de son époque.Le lancement de cet opus avait déjà été reporté à deux reprises dans un pays où l’instabilité semble désormais faire partie du paysage. Crises politiques, tensions régionales, incertitudes quotidiennes : autant de soubresauts qui ont repoussé la sortie du disque. Installée depuis peu à Paris, la musicienne, chanteuse, compositrice et musicologue y dévoilera finalement ce travail le 13 mars à l’Institut des cultures d’islam.Renoncer à le présenter à Beyrouth n’a pourtant pas été sans douleur. Car c’est dans la capitale libanaise, où elle a vécu près de neuf ans, que le projet musical a largement...
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