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Histoire d’un parfum : N°5 de Chanel

À l’heure où les parfums affichent des bénéfices records, voici une petite série d’été sur les fragrances historiques d’une industrie loin d’avoir dit son dernier mot. N°5 de Chanel, lancé en 1921, est le premier parfum « artificiel » jamais créé.

Histoire d’un parfum : N°5 de Chanel

Le N°5 de Chanel, lancé en 1921. Photo bigstock

Avant d'être une couturière, Gabrielle Chanel a été une enfant abandonnée. Quand sa mère meurt en 1895, elle n’a que douze ans. Son père, quelques mois plus tard, place ses filles à l'orphelinat de l'abbaye d'Aubazine. Il ne reviendra jamais. Elle y passe six ans, dans un cadre austère qui laissera une empreinte durable. Les couleurs sobres de ses collections, noir, blanc, beige, viendront directement des robes des sœurs. C'est dans la mosaïque du sol du couvent qu'elle remarque un chiffre qui la marquera pour toujours : le 5. Superstitieuse, elle en fera l’un de ses porte-bonheurs.

Des années plus tard, en 1921, déjà célèbre pour ses coupes épurées, elle décide d'appliquer la même logique au parfum. Elle va voir Ernest Beaux, ancien parfumeur à la cour des tsars, et lui demande un parfum « artificiel comme une robe, c'est-à-dire fabriqué ». Non pas un soliflore comme le voulait la mode de l’époque avec ses roses, iris ou jasmins uniques, mais une composition. Beaux assemble quatre-vingts matières et y ajoute des aldéhydes (gaz organique volatil, potentiellement toxique). Il présente deux séries d'échantillons, numérotés 1 à 5 puis 20 à 24. Elle choisit le cinquième au hasard, parce que cinquième, et parce qu’il porte le sens qu'elle donnait déjà à ce chiffre depuis l'enfance. Quiconque a eu le privilège de visiter l’appartement de Coco Chanel au premier étage de son navire amiral, rue Cambon, à Paris, n’a pas manqué de remarquer le lustre du salon qui regroupe tous les symboles de Chanel : des camélias, le G de Gabrielle, et le W pour Westminster, en référence au duc de Westminster, l'un de ses grands amours. Il est aussi orné des C entrecroisés de son nom. Parmi ces grigris, le chiffre 5 figure en bonne place.

Dans les magasins militaires américains

On a beaucoup dit que ce geste qui consiste à composer plutôt qu'imiter une fleur était inédit dans l'histoire du parfum. Ce n'est pas tout à fait exact : un siècle plus tôt, l'eau de Cologne de Farina, déjà un accord d'agrumes et de plantes plutôt qu'une senteur unique, parfumait la cour de Louis XV, et Napoléon lui-même s'en frictionnait le corps par flacons entiers. La vraie nouveauté de Chanel n'est donc pas la composition en soi, mais son intention de faire d'un parfum une signature individuelle, pensée comme un vêtement, quand l'eau de Cologne servait une fraîcheur d'hygiène collective.

Le succès dépasse vite le cadre de la couture. En 1924, Coco Chanel s'associe aux frères Wertheimer pour industrialiser le parfum : ils prennent 70 % des parts, Théophile Bader 20 %, elle ne garde que 10 %. Elle s'en estimera flouée toute sa vie. L'occasion de la revanche arrive avec la Seconde Guerre mondiale. Juifs, les Wertheimer fuient aux États-Unis en confiant la société à un prête-nom. Chanel, aidée d'un amant officier allemand, tente de récupérer la propriété entière du parfum au nom des lois d'aryanisation. Elle échoue. Pire pour elle : les Wertheimer n'ont jamais cessé de produire le N°5 aux États-Unis, le distribuant même aux soldats américains dans les magasins militaires. Et pourtant, la paix revient sans qu’ils manifestent de rancune apparente. Au début des années 1950, Pierre Wertheimer retrouve Chanel en Suisse et négocie un accord qui la rendra très riche : neuf millions de dollars pour les ventes durant la guerre, puis 2 % de toutes les ventes mondiales à venir. Il financera même son retour à la couture en 1954. À sa mort sans héritier direct, c'est cette même famille qu’avait tenté de spolier l’intransigeante Coco qui recueille l'intégralité de son empire.

Il faudra attendre une autre femme, une génération plus tard, pour que le parfum change une dernière fois de nature. En 1952, interrogée sur ce qu'elle portait pour dormir, Marilyn Monroe répond sans détour : « Chanel N°5, of course ! » La phrase, reprise par la presse, achève ce que Chanel avait commencé trente ans plus tôt : faire d'un flacon non plus un produit, mais un langage du corps et du désir, que même son ancienne propriétaire n'aurait su formuler aussi simplement. Aujourd’hui, son ADN olfactif a légèrement glissé vers les hommes sous l’orgue du nez Olivier Polge, et son flacon a retrouvé ses lignes de 1924, inspirées de la place Vendôme que Chanel contemplait du Ritz où elle avait élu domicile. Un siècle après sa naissance, le N°5 conserve son magnétisme.


Avant d'être une couturière, Gabrielle Chanel a été une enfant abandonnée. Quand sa mère meurt en 1895, elle n’a que douze ans. Son père, quelques mois plus tard, place ses filles à l'orphelinat de l'abbaye d'Aubazine. Il ne reviendra jamais. Elle y passe six ans, dans un cadre austère qui laissera une empreinte durable. Les couleurs sobres de ses collections, noir, blanc, beige, viendront directement des robes des sœurs. C'est dans la mosaïque du sol du couvent qu'elle remarque un chiffre qui la marquera pour toujours : le 5. Superstitieuse, elle en fera l’un de ses porte-bonheurs.Des années plus tard, en 1921, déjà célèbre pour ses coupes épurées, elle décide d'appliquer la même logique au parfum. Elle va voir Ernest Beaux, ancien parfumeur à la cour des tsars, et lui demande un...
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