D’échéance en échéance, de date butoir en date butoir, notre région n’en finit pas d’osciller entre guerre et règlement négocié. Et ce n’est pas pour trop déplaire, semble-t-il, au chef de la première superpuissance, qui voit en effet le monde littéralement suspendu à ses lèvres.
Donald Trump rassemble armada sur armada face à l’Iran, mais réaffirme dans le même temps sa préférence pour une solution pacifique et s’octroie dix à quinze jour pour trancher. Le président des États-Unis dément avec véhémence les réserves que nourriraient ses généraux quant à toute expédition militaire ; mais il ne manque pas de rappeler qu’en tout état de cause le patron c’est lui-même, que la décision est sienne et que les généraux sont tenus de lui obéir. C’est dire avec quelle fébrilité les pays de la région attendent les résultats de la troisième session des pourparlers irano-américains programmée pour jeudi. Or même s’ils s’avéraient positifs et encourageants, même si un nouveau rendez-vous était pris à Genève ou ailleurs, on n’aurait fait en réalité que prolonger le suspense, si énorme est en effet le fossé entre les positions des deux bords.
Légitimes sont bien sûr les frayeurs des royaumes arabes du Golfe dont plus d’un abrite ces mêmes bases militaires US sur lesquelles l’Iran menace de déverser sa vindicte s’il venait à être attaqué. Mais même dans le pire des scénarios, ces richissimes monarchies n’auraient à perdre, après tout, qu’un surplus d’or noir et de pétrodollars. À défaut de pétrole ou de gaz, c’est de sang et de ruines que, par un de ces cyniques ricanements de l’histoire, un pays à vocation de paix tel le Liban se trouve tout désigné pour régler une partie de l’addition ! Se bousculent soudain en effet les signaux d’alarme : les frappes israéliennes ont redoublé de violence, le cabinet de guerre de Netanyahu se dit fin prêt sur tous les fronts et l’ambassade des États-Unis vient d’évacuer ses fonctionnaires non essentiels.
Que sur ordre de Téhéran le Hezbollah se hasarde par malheur à un pathétique baroud d’honneur en soutien à la maison mère iranienne, et il est certain qu’Israël mettra à exécution sa menace d’en finir une fois pour toutes avec lui. Pire encore, de s’en prendre aux infrastructures stratégiques libanaises, notamment l’aéroport de Beyrouth, comme s’en inquiète à juste titre le ministre des A.E. Celui-ci a fait état d’initiatives diplomatiques pour que soient épargnées les installations civiles même dans l’éventualité de représailles israéliennes. Utile pourrait s’avérer la démarche, du moins faut-il l’espérer. Passe encore qu’elle ne flatte guère l’amour-propre national, lequel d’ailleurs n’est plus à une écorchure près. Mais combien de temps peut encore opérer ce genre d’expédients consistant à solliciter périodiquement l’assistance des chancelleries ?
Car ce n’est pas en pratiquant longtemps (et fort mal, au demeurant) une prétendue politique de distanciation par rapport aux axes régionaux que le Liban a eu quelque chance de tromper son monde. Ce n’est pas davantage en se contentant de rafistoler son secteur bancaire, ou bien en retrouvant ses éternelles neiges d’antan, que notre pays peut escompter récupérer un jour son label fort envié de Suisse de l’Orient. Plus que jamais, la seule planche de salut du Liban dans une région en ébullition en métamorphose est un statut officiel de neutralité : une neutralité clairement déclinée, revendiquée et puis assumée sans fausses pudeurs ou inhibitions pour mériter d’être internationalement reconnue et soutenue. Dans l’immédiat, et quelle que soit l’issue du bras de fer irano-américain, l’institution militaire reste plus que jamais le suprême recours face au spectre du chaos. Chargée d’assurer à l’État le monopole des armes, elle sera bientôt l’objet d’une conférence internationale de que coprésideront à Paris Emmanuel Macron et Joseph Aoun. Les préparatifs en ont eu lieu au Caire, ce qui confère une solide caution arabe à l’initiative française.
Les joujoux de guerre flambant neuf, ce n’est pas tout cependant. L’essentiel de sa force, l’armée le puise surtout dans le soutien et la confiance des Libanais : les convaincus d’office, bien sûr ; mais aussi, veut-on le croire, les repentis du suicide.

