L’entretien apparemment non concluant qu’ont eu mercredi Donald Trump et Benjamin Netanyahu peut-il n’être en réalité qu’un leurre destiné à endormir les Iraniens ? Se le demander fait-il nécessairement de soi un indécrottable complotiste ?
De Sun Tzu à Joukov en passant par Clausewitz et Napoléon, les grands stratèges de l’histoire ont invariablement placé l’élément de surprise en tête des facteurs de toute victoire militaire. Mais de quelle sorte de surprise pourrait-il encore être question alors qu’Américains et Israéliens affûtent ostensiblement leurs armes depuis des semaines et que les Iraniens affirment les attendre de pied ferme ? C’est précisément là que la ruse de guerre vient parfois prendre au dépourvu la vigilance de l’adversaire. Car pour permanente et absolue que puisse être toute alerte rouge, elle n’est pas totalement à l’abri de l’une de ces failles qu’engendre la routine et qui a été repérée, sinon créée, par le renseignement. À quelques heures seulement de déclencher la guerre éclair de 1967 contre l’Égypte, la Syrie et la Jordanie, Moshé Dayan vantait ainsi les vertus d’une solution négociée, ce qui portait les généraux de Nasser à baisser la garde.
Bon prince, Trump accorde un mois entier aux Iraniens pour conclure un marché qui leur épargnerait de graves malheurs. Or il n’a visiblement pas convaincu son hôte israélien, partisan déclaré de la manière forte. Dès lors, et non contents de jouer aux soldats de plomb en évaluant les risques d’explosion, gouvernements, analystes et médias se voient tenus aussi de déchiffrer les signes de ce (trop ?) flagrant désaccord entre alliés… sur l’accord avec Téhéran ! Pour séparer le vrai du faux, l’authentique du chiqué, il leur faut toutefois cheminer dans une forêt de miroirs déformants. Bien connus pourtant, du moins en théorie, sont les points de dissonance ou seulement de flottement : le nucléaire, secteur où la souplesse inaccoutumée de l’Iran est appréciée de Washington, mais non de Tel-Aviv ; les engins balistiques des mollahs, dont seuls seraient bannis ceux capables d’atteindre Israël ; et enfin la suppression du lien organique qu’entretient l’Iran avec ses bras armés en Irak, au Yémen et au Liban.
Déclinée de la sorte, la position présumée de l’administration Trump ne manque pas cependant d’en inquiéter plus d’un. Car même s’ils adjurent les États-Unis d’éviter une guerre risquant fort de les atteindre de ses flammes, les royaumes pétroliers du Golfe n’en auraient pas fini pour autant avec l’épée de Damoclès iranienne, situation qui, au fait, ne les rend que plus dépendants encore de leur protecteur américain. À son tour, le Liban a fort à redouter d’une solution bancale de la question du Hezbollah. Voilà qui pourrait le mettre en inconfortable, embarrassante, scabreuse promiscuité avec Israël, thème que serait évidemment heureuse d’exploiter la milice. Mais gare une fois de plus aux pièges des miroirs déformants et aux amalgames de mauvaise foi.
Car si la machine de guerre israélienne n’a raisonnablement plus grand-chose à craindre de la formation pro-iranienne, le cas est totalement différent pour le Liban. Et cela d’autant que son armée doit entamer incessamment, au nord du fleuve Litani, la deuxième phase de son programme de prise de contrôle du territoire. À défaut d’une sanglante confrontation interne, ce serait une honte nationale pour le Liban de devoir éventuellement sa paix domestique au vieil ennemi. Une honte encore plus grande rejaillirait en revanche sur la première superpuissance si dans sa hâte à signer de son gros feutre noir le deal qui l’obsède tant, Donald Trump offrait à l’Iran la moindre concession dans un pays de pluralisme tel le nôtre.
Ce serait récompenser la dictature théocratique là même où elle a le plus lourdement péché.
Issa GORAIEB
Accords de dissonance
OLJ / Par Issa GORAIEB, le 14 février 2026 à 00h00

