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Chants de ruines


On commençait tout juste à la cerner au Sud et la voilà qui s’annonce à grand fracas au Nord, cette malédiction libanaise arborant pourtant le beau, l’exaltant nom de reconstruction.

En 1956, un violent séisme, dont la localité de Chehim était l’épicentre, faisait des dizaines de morts et détruisait ou endommageait gravement une quarantaine de milliers d’habitations. Sans avoir à solliciter la moindre assistance étrangère, notre pays passait brillamment alors son premier test en la matière. Nul ne pouvait cependant se douter que la cruauté des hommes dépasserait de loin, un jour, celle de la nature. Que tel le Sisyphe de la mythologie grecque condamné à rouler éternellement un rocher au sommet d’une montagne pour le voir dégringoler au dernier moment, le Liban allait vivre longtemps au rythme des guerres et des réparations. Qu’il serait en somme, bien malgré lui, un habitué, un fidèle abonné aller-retour sur la poussive navette reliant ruines et chantiers.

Cette fois pourtant, divers paramètres ont changé, perturbant le pénible voyage. Tout autant que les organisations financières internationales, les monarchies pétrolières en ont assez de débourser à fonds perdus et elles conditionnent leur aide à des réformes. Mais surtout, et comme le pensent d’ailleurs nombre de Libanais, comment peut-on seulement parler de reconstruction alors que la guerre n’a pas encore dit son dernier mot ; que les frappes israéliennes demeurent quotidiennes dans le Sud et la Békaa ; que ces raids ont pour effet de dissuader tout retour de la population à ses foyers ; que pour couronner le tout, le Hezbollah menace de prêter main-forte à son patron iranien si celui-ci devait être attaqué ?

Ce sont pourtant ces mêmes objections relevant du simple bon sens que Nawaf Salam a courageusement bravées samedi dernier en s’en allant promettre des lendemains meilleurs aux indéracinables habitants de la région frontalière. Et pourquoi donc ? Parce que tout État digne de ce nom est d’abord tenu de prouver qu’il est concerné au plus près, au sens le plus littéral, par les malheurs des citoyens. Cet État doit aussi montrer qu’en dépit de ses faibles ressources financières il est mille fois mieux armé, en termes de crédibilité et de fiabilité, qu’un Hezbollah incapable désormais de dispenser ses prestations sociales : hôpitaux, allocations familiales et écoles où l’on inculque surtout aux bambins le culte du martyre. Que les partis du tandem chiite se soient empressés de s’associer à la tournée du Premier ministre est d’ailleurs significatif. On déplorera néanmoins que les fonds pour la reconstruction prélevés sur les réserves du budget (une goutte dans un océan de 12 à 20 milliards de dollars) doivent une fois de plus passer sous les fourches caudines du Conseil du Sud, officine à notoire vocation clientéliste…

À Tripoli ce ne sont pas les bombes israéliennes qui détruisent à infernale répétition les immeubles, ensevelissant leurs occupants sous les décombres. De tous les coupables mis en cause (constructions sauvages, vétusté, érosion et manque d’entretiens), le premier est sans conteste des décennies entières de négligence, de laisser-aller pour ne pas dire de m’en fichisme, officiels. Deuxième ville du Liban, Tripoli est aussi la capitale de la pauvreté, près de la moitié de sa population vivant en effet en dessous du seuil critique. Les plus démunis savent fort bien que le ciel peut, à tout moment, leur tomber sur la tête ; mais ils n’ont où aller, et pas davantage de quoi soumettre leur toiture à des réparations d’infortune. Pour bienvenus que soient l’évacuation de dizaines d’immeubles menacés et les programmes d’hébergement décidés en toute urgence par les autorités, le problème reste entier pour un gouvernement accablé d’un aussi lourd héritage. Car du Nord au Sud c’est la même hantise de la vie et de la dignité humaines qui s’impose en tête des priorités. Dirigeants et citoyens devraient, à cette fin, prendre modèle sur les héroïques efforts d’une Défense civile pourtant dépourvue de moyens.

Avant même que de se mettre à travailler la pierre, c’est à la reconstruction des esprits qu’il est urgent de s’atteler.

Issa GORAIEB
igor@lorientlejour.com

On commençait tout juste à la cerner au Sud et la voilà qui s’annonce à grand fracas au Nord, cette malédiction libanaise arborant pourtant le beau, l’exaltant nom de reconstruction.En 1956, un violent séisme, dont la localité de Chehim était l’épicentre, faisait des dizaines de morts et détruisait ou endommageait gravement une quarantaine de milliers d’habitations. Sans avoir à solliciter la moindre assistance étrangère, notre pays passait brillamment alors son premier test en la matière. Nul ne pouvait cependant se douter que la cruauté des hommes dépasserait de loin, un jour, celle de la nature. Que tel le Sisyphe de la mythologie grecque condamné à rouler éternellement un rocher au sommet d’une montagne pour le voir dégringoler au dernier moment, le Liban allait vivre longtemps au rythme des guerres et...