Indéniablement grand dramaturge français du vingtième siècle, Bernard-Marie Koltès est l’auteur de chefs-d’œuvre dramatiques comme Dans la solitude des champs de coton et Combat de nègre et de chiens, œuvres proposées par le concours, en France, de l’agrégation de 2025, ainsi que d’autres comme Roberto Zuco, mis en scène à Beyrouth en 2006 par le collectif Kahraba.
L’auteur porte sur la scène des personnages ordinaires, somme toute assez banals, mais il les place dans des situations d’exception, qu’il hisse à la hauteur de la tragédie. Dans Dans la solitude des champs de coton, Koltès met en scène deux personnages, un dealer, qui veut vendre de la drogue, et un client potentiel, dont il ne devine pas la « marchandise » souhaitée. Le dialogue se termine sur un combat. Combat de nègre et de chiens met en scène Alboury, qui arrive à un chantier de travaux publics en Afrique de l’Ouest pour récupérer le corps de son frère, assassiné par l’ingénieur Cal. La pièce se développe en un ensemble de tractations et Horn, son supérieur, tente de monnayer le silence, tandis que Cal veut éliminer Alboury. C’est Cal qui est enfin assassiné par les sentinelles noires.
L’écriture de l’auteur est caractérisée par son hermétisme mais aussi sa poésie, sa brutalité, et explore plusieurs thèmes qui lui sont importants, comme la violence, l’esseulement, l’homosexualité, la lutte contre l’oppression et la discrimination.
D’ailleurs, l’œuvre de Koltès est le miroir d’une vie mouvementée. Il commence sa scolarité chez les pères jésuites puis, passionné par le théâtre après une interprétation de Maria Casarès, compagne de Camus, il décide de devenir acteur. Cependant, sa carrière sur les planches, difficile, commence par des refus de jurys. Il décide de monter sa propre compagnie, le « Théâtre du quai », écrit des adaptations de Gorki et de Fédor
Dostoïevski. Puis il rencontre Patrice Chéreau qui décide de mettre en scène beaucoup de ses pièces. Là commencera la longue collaboration de Chéreau et de Koltès. Le metteur en scène fut déstabilisé par l’écriture de Koltès. Koltès est décrit par Chéreau comme particulièrement irascible.
Et pourquoi alors un Libanais s’intéresserait-il au théâtre de Koltès ? C’est que le théâtre de Koltès, défenseur passionné des droits de l’homme et de la justice sociale et fort impliqué dans des causes politiques et sociales, est un théâtre qui met en scène un déploiement de la violence et du sang, à l’image du théâtre d’Antonin Artaud. Meurtres, attentats qui sont aujourd’hui le lot quotidien des Libanais. Ce déploiement de la violence n’est-il pas celui où Cal, dans Combat de nègre et de chiens, assassine le frère d’Alboury l’Africain, puis est tué en retour par les gardes noirs ? Cette vendetta met en scène Horn, son chef, qui propose une somme d’argent contre le silence d’Alboury. N’est-ce pas le stratagème des grands politiciens de ce pays où les puissants monnayent le silence des pauvres pour effacer leur crime révoltant ?
La colonisation de l’Afrique, thème repris par Koltès, n’est-elle pas là l’image du thème de l’apartheid exercé dans la région ? Bien qu’il n’y ait pas d’affiliation directe avec la « condition » libanaise, ou la « libanité » et le conflit israélo-palestinien dans l’œuvre de Koltès, on imaginerait un Koltès condamnant le déploiement de la violence quotidienne et le système de l’apartheid. La clôture de soi, l’enfermement et la peur, le sentiment de solitude, de déracinement et de confrontation avec un autre « hostile » peuvent résonner avec les sentiments des occupés face à la machine de l’occupant à Gaza, mais peut également traduire l’hostilité des Libanais vis-à-vis des autres. Le Libanais n’est-il pas parfois hermétique face à l’autre, et son langage n’est-il pas parfois vague et obtus, à l’image du langage des personnages de Koltès, comme le personnage de la pièce Dans la solitude des champs de coton, du « vendeur » qui ne comprend pas ce que veut l’« acheteur » et l’« acheteur » ne comprenant pas ce que propose le « vendeur » ? Au Liban, qui serait le « vendeur » et qui serait l’« acheteur » ? Le « vendeur » pourrait être le politicien, le vendeur de mots, de discours, et l’« acheteur » ne serait-il pas celui qui assimile le discours politique ?
Bref, lire Koltès à Beyrouth n’est pas lire un auteur qui nous serait, à nous Libanais, totalement étranger. Bien que né loin, à Metz, en 1948, et mort en 1989 à Paris, à 41 ans, ce météorite du théâtre contemporain nous interpelle, nous Libanais, lecteurs et spectateurs, parce que son théâtre a une visée universelle. D’ailleurs, les pièces se déroulent dans un espace non référentiel, virtuel et métaphorique (au milieu de nulle part) qu’on peut imaginer être Beyrouth. Les thèmes tels que l’aliénation, la solitude, la violence et la sexualité nous concernent. Ce sont des thèmes qui nous interpellent, qui nous taraudent, qui nous obsèdent, qui nous émeuvent, qui nous « percutent », enfin, à l’image du théâtre de Koltès qui « frappe et éveille les consciences ».
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