C’est le revolver manifestement posé sur la table qu’Américains et Iraniens ont entamé vendredi à Mascate une négociation en tout point cruciale. Énorme est certes l’écart entre les potentiels militaires des deux protagonistes, mais visiblement pas assez pour leur faire oublier toute prudence. Car si les États-Unis sont parfaitement en mesure de rééditer, en plus dévastateur encore, leur blitz de juin dernier, la République islamique demeure tout aussi capable d’embraser, en riposte, la région entière. Un régime déterminé à massacrer sa propre population entrée en rébellion ne reculerait sans doute pas devant une telle option même si elle devait, à la longue, s’avérer suicidaire.
Comme de coutume au démarrage de toute négociation la barre est placée très haut, d’un côté comme de l’autre. Sans renoncer à son droit à l’énergie civile, l’Iran veut bien débattre de son programme nucléaire, déjà fortement désorganisé il est vrai par les bombardements US de l’été. Mais c’est tout. Et c’est bien loin de satisfaire les autres exigences américaines publiquement martelées : à savoir l’élimination des missiles à longue portée que détient le régime de Téhéran ; le lâchage des milices que ce dernier entretient au Liban, en Irak et au Yémen ; et même son engagement à s’abstenir désormais de réprimer dans un bain de sang la contestation interne. Ce premier round de pourparlers aura permis aux parties d’exposer leurs positions de départ. Et même s’il s’est accompagné de nouvelles sanctions économiques contre l’Iran, le balbutiant dialogue va se poursuivre, la tradition diplomatique et la logique même de toute négociation voulant qu’au fil des rencontres puisse apparaître quelque possibilité de compromis. Faute de quoi, le choc deviendrait inévitable.
Concerné au premier chef, le Liban est-il paré à l’une et/ou l’autre de ces éventualités ? On devrait en savoir davantage dans les tout prochains jours, lorsque le commandant de l’armée, aussitôt rentré d’une visite de travail aux États-Unis, informera le Conseil des ministres de ses projets quant à la phase II du processus de désarmement du Hezbollah. De ce séjour à Washington abruptement différé l’an dernier par les Américains, c’est une moisson assez disparate d’encouragements, et de pressions allant parfois jusqu’à la rebuffade, que rapporte apparemment le général Rodolphe Haykal. En même temps qu’ils se félicitent des résultats obtenus à ce jour par la troupe régulière, les responsables US en demandent davantage, et cela au plus vite. Particulièrement pénible fut cependant la vaine et très brève entrevue avec le sénateur Lindsey Graham, faucon patenté, qui exigeait de voir son hôte qualifier le Hezbollah de terroriste. L’officier s’y est refusé par clair et naturel souci de stabilité interne, et il s’est fait pratiquement congédier pour cela. Sans doute Haykal eût-il mieux fait de se prévaloir de son statut de militaire pour refuser d’emblée de se prêter à un test aussi discourtois que résolument politique. Face à ces contradictions, on peut en définitive se demander par quelle brumeuse vue de l’esprit les Américains houspillent le Liban, dans le même temps qu’ils lui marchandent âprement leur aide.
Bien plus rationnelles sont à cet égard les dispositions de Paris, qui se prépare à accueillir le mois prochain une conférence internationale de soutien à l’armée libanaise. Car avant même de débarquer vendredi à Beyrouth au terme d’une tournée dans la région, le ministre français des AE a pris soin de souligner que pour en venir à un État libanais détenteur du monopole de la force armée, il faudrait commencer par lui donner les moyens de poursuivre le travail de désarmement du Hezbollah. À la différence des États-Unis, la France fait ainsi preuve de patience en accordant à l’armée un délai de grâce, le temps qu’elle ait été adéquatement rééquipée. Et pourtant, l’Hexagone n’en favorise pas moins un rôle plus actif de la force légale si la milice s’obstine à conserver son arsenal.
Une fois de plus, une fois de trop, la balle est dans le même camp qu’elle n’a jamais déserté en réalité. Le débat actuel entre ailes rivales du Hezbollah, les démissions de personnages-clés, laissent espérer que même le plus buté des dénis ne saurait éternellement étouffer les appels à la raison.
Issa GORAIEB

