Quand s’affrontent les poids lourds planque-toi, recommande un proverbe bien de chez nous. De fait, et si elles n’y prennent garde, les petites nations risquent de se voir piétinées par les éléphants en furie. Mais seraient-elles franchement plus rassurées si d’aventure les pachydermes recherchaient un terrain d’entente ? Si faute d’avoir une place à table les poids légers se retrouvaient figurant au menu ?
Nulle part ailleurs qu’au Liban sans doute, l’annonce de toutes prochaines négociations entre les États-Unis et l’Iran n’aura suscité de sentiments aussi contradictoires. Ce qui nous vaut ce triste privilège est le fait d’abriter sous le même toit, et fenêtres ouvertes à tous les vents, une improbable cohabitation de facteurs de paix comme de guerre. Nombre de nos concitoyens se sont ainsi félicités de voir s’éloigner, pour l’instant du moins, le spectre d’un conflit fort susceptible de s’étendre à notre sol, le Hezbollah ayant en effet menacé de porter secours à la maison mère. En revanche nul n’est besoin de s’étendre, cette fois, sur les incalculables et irréparables dommages que causerait une nouvelle guerre, alors que le pays peine encore à se relever de la précédente.
Au moins aussi nombreux sont néanmoins les Libanais qui attendaient, qui appelaient même de tous leurs vœux un remède de cheval contre ce mal iranien dont ils souffrent depuis des décennies. Et qui, par-delà leur frustration, s’alarment déjà des lacunes et incertitudes que pourrait laisser subsister tout accord irano-américain, quant au cas très particulier du Liban. En acceptant de négocier avec le régime des mollahs, font-ils valoir, Donald Trump a commencé par redonner à ce dernier une légitimité gravement entamée par les récents massacres de manifestants. Le président US montre que son obsession première est de faire mieux qu’Obama et Biden, d’interdire effectivement aux Iraniens toute possibilité d’accéder à l’arme nucléaire. Tout en maintenant la pression militaire, il semble en bonne voie d’y parvenir en échange d’une levée des sévères sanctions frappant la République islamique. Plus âprement débattu, mais guère exclu, serait un compromis sur les missiles balistiques. On y verrait le régime de Téhéran, soucieux par-dessus tout de sa propre survie, accepter de sacrifier le gros de ses engins à longue portée – ceux capables d’atteindre Israël – pour ne conserver que ceux nécessaires à sa défense.
Ainsi garantis les égoïstes intérêts de Washington et Tel-Aviv, on en sait beaucoup moins sur le sort réservé aux divers bras armés de l’Iran, et à leur tête le Hezbollah. La logique de l’entente – et de la détente – voudrait qu’à tout le moins, consigne soit donnée à tous ces proxies de faire le dos rond, d’éviter toute escalade. Mais à défaut d’un feu vert des mollahs au désarmement de ces groupes, le problème resterait entier pour le Liban où l’État s’est solennellement engagé à s’assurer le monopole des arsenaux alors que la milice, toujours murée dans son déni, s’y refuse obstinément. Cet engagement est régulièrement réaffirmé par le pouvoir. Le commandant de l’armée a en ce moment des entretiens cruciaux aux États-Unis et une conférence internationale de soutien financier à la troupe régulière est prévue pour le mois prochain à Paris. À ce programme de musculation destiné à l’institution militaire s’ajoute cependant la perspective d’une mise à niveau des pourparlers diplomatiques, comme le suggère la récente concertation, survenue à Amman, entre ambassadeurs américains au Liban et en Israël.
Cela étant, que peut faire de plus notre pays pour prévenir tout règlement bancal ou ambigu ? Il fut un temps où la diplomatie libanaise misait exclusivement, et à fond, sur la belle image d’Épinal d’un Liban indispensable à notre partie du monde en raison de l’unique mosaïque religieuse dont il est fait. Mais pour amplement fondé qu’il soit cet argument peut-il encore suffire à l’heure où sont foulées au pied, un peu partout, les plus élémentaires des lois internationales ? Plutôt que de s’en remettre aux bons sentiments des puissances, grandes et moins grandes, ne faudrait-il pas les alerter en continu sur les risques systémiques que représenterait, pour le Proche et le Moyen-Orient, la survivance d’un brûlot libanais ? Un Liban enfin stabilisé plutôt que livré à ses contradictions ne serait-il pas une grâce pour la région, autant que pour les Libanais ?
Il y a des années déjà que l’État s’octroyait pour doctrine la distanciation des conflits régionaux ; bien que tout théorique, car violé à plus d’une reprise par le Hezbollah, c’était là un premier pas d’importance. Or c’est précisément sur ce pas que notre pays serait bien inspiré de capitaliser, de manière à le barder d’une caution internationale. Qu’on l’appelle distanciation ou neutralité (ah, la pudeur des mots ! ) c’est dans un tel statut, universellement reconnu et agréé, que réside pour nous le salut. Ce n’est plus là un leitmotiv brandi par l’Église maronite. De tous les Libanais, les chiites du Sud, ballottés depuis des décennies entre destructions-éclair et laborieuses reconstructions, en seraient les premiers bénéficiaires.
Les plus enthousiastes aussi, peut-on parier, si seulement était desserré le carcan iranien.

