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Nos lecteurs ont la parole

L’ennemi (2) : la peau de chagrin

La théorie de la politique expansionniste d’Israël, un point de discorde au cœur du conflit israélo-palestinien, alimente la méfiance envers les intentions israéliennes et s’érige comme un obstacle à une paix durable et juste. L’empiétement territorial, dont la conséquence immédiate avait été le déplacement d’une population condamnée à vivre dans des camps de réfugiés durant des décennies, a causé un dilemme moral mondialement ressenti. L’implantation de colons israéliens au cœur de la Cisjordanie a insufflé l’animosité et la colère, et a soulevé le doute quant à la légitimité, la légalité et la validité de l’État d’Israël. La tragédie de la Shoah, qui pèse lourdement sur la conscience européenne, a permis à l’appel du peuple juif de supplanter le plaidoyer du peuple palestinien, apatride ou déplacé, condamné à vivre dans des camps de réfugiés. Convaincu à travers des discours délirants transmis sur les ondes électromagnétiques que l’heure du retour dans la terre de Palestine n’est pas lointaine, il croit fermement à son accomplissement.

La théorie des conquêtes, aussi vieille que l’humanité, est caractéristique des peuples anciens, quand les empires décidaient d’aller en guerre pour des raisons économiques, politiques, idéologiques ou religieuses, mais aussi pour propager une civilisation. Les Phéniciens avaient bien compris les avantages de la colonisation et ont déployé leurs talents de navigateurs. Alexandre le Grand, en conquérant la Perse pour venger Athènes, a propagé l’hellénisme. Rome, le colosse de la domination mondiale, nourrie par l’élitisme et une auréole divine, a voulu dominer les peuples « barbares ». Les conquêtes arabes ont fécondé une secte dont le monothéisme avait puisé ses dogmes dans le christianisme hérétique et le judaïsme. Les conquêtes de Jérusalem et de Constantinople ont couronné un appétit guerrier et une ambition culturelle, et se sont érigées comme un obstacle à la conciliation. Les migrations forcées du XXe siècle sont encore vives dans nos mémoires. À travers ces conquêtes, les civilisations se construisent pour finalement périr en silence, corrompues par la concupiscence et la désinvolture. Glorifier un état de guerre permanent est le plus tragique présage de la décadence, pendant que s’effrite la qualité humaine. Selon les paroles de Paul Valéry : « Nous, les civilisations, savons désormais que nous sommes mortelles. »

En effet, la plupart se ruinent de l’intérieur, à travers une dislocation déjà perceptible dans le clivage des valeurs. Pour éviter cette fracture, la souveraineté absolue du gouvernement, élaborée par Hobbes dans Le Léviathan, devrait imposer des normes publiques uniformes et une culture nationale commune. Valoriser le particularisme aux dépens de l’homogénéité commune ne fait qu’aggraver la fracture et rendre la cohésion inapplicable. L’âge des États-nations en aurait résulté. La mentalité tribale serait l’engin de la dislocation des empires.

À l’origine de chaque État-nation, le pilier fondamental de l’édifice et de la légitimité en est la « conscience territoriale ». Quand une mémoire collective se construit tout autour d’un espace géographique, le sentiment d’appartenance contribue à la formation de l’identité historique et nationale de l’ethnicité. L’héritage culturel accumulé se transmet d’une génération à l’autre, et devient le soubassement du « foyer national ».

Gilgamesh, à la suite de sa déception dans la quête de l’immortalité, se retirait à Uruk, pour finalement trouver une paix intérieure et le sentiment d’avoir édifié un patrimoine, en un sens, un bout « d’immortalité ». Moïse n’a pas pu atteindre le pays de Canaan, mais il a vu la Terre promise depuis le mont Nébo, lui assurant ainsi la pérennité de l’alliance divine. Le Christ a renversé cette notion, en instituant la théorie spirituelle d’un « royaume céleste », déconnectant la chrétienté de l’attachement profane, alors que l’islam le décrit plutôt comme un « paradis » à l’image d’une vie terrestre enrichie, rejoignant la notion de la permanence temporelle du judaïsme.

L’instrumentalisation politique de l’identité territoriale donne une dimension exclusive à ce concept géographique. Ainsi, l’islam considère que la Palestine fait partie d’un « domaine » inviolable, alors que le nationalisme judaïque voudrait réoccuper la « Terre promise ». Cette lutte territoriale, complexe et enchevêtrée, élaborée à travers un amalgame de perspectives diverses et antagonistes, ou encore de concepts accumulés à travers l’effervescence d’idéologies fabriquées, conçues pour rendre un dialogue impossible ou une entente utopique, allait prendre une dimension encore plus sinistre avec l’entrée sur la scène d’un Iran militant à la suite de la révolution islamique de 1979.

Depuis la Nakba jusqu’à la guerre au Liban de 2024, en passant par la tragédie de Gaza, Israël n’a pas hésité à utiliser toutes les opportunités offertes pour contrôler de nouveaux territoires délaissés ou perdus par la souveraineté arabe à la suite de la faillite d’une aventure guerrière ou d’une politique mythique. La doctrine de l’expansion territoriale par les conquêtes est vieille de plus de 5 000 ans. Le style affligeant attribué primordialement à Israël, la lecture étroite de l’histoire ont favorisé la dévaluation des valeurs humaines.

« Personne n’est assez fort ou assez riche pour déplacer un peuple d’un lieu d’habitation et le transférer dans un autre. Seule une idée peut accomplir cette grande tâche. L’idée de l’État juif a sans doute un pareil pouvoir. » Theodore Herzl l’avait écrit en 1896 pour introduire son programme de la création d’un foyer pour le peuple juif. Le XIXe siècle était la période favorite pour faire revivre le messianisme juif, profitant du foisonnement fiévreux, religieux ou séculier de l’époque. Le retour à la terre de Sion, le nom biblique de Jérusalem, allait réveiller une « nostalgie » religieuse, sauvegardée depuis la destruction du second Temple par les Romains en 70. Le sionisme, un mouvement politique pour épauler l’aspiration à un domaine pour le peuple juif, avait récupéré une territorialité autorisée, mais a été accusé tout au long de vouloir rendre impossible la création d’un État palestinien. Rendre ses terres à ce peuple déplacé était devenu une utopie difficile à combattre.

Un antagonisme religieux, qui entrave la confiance et les relations saines, existe entre le Moyen-Orient musulman et l’Occident présumé chrétien, accusé d’abus durant la période coloniale, et dont Israël serait considéré comme un reliquat. La période de la globalisation, considérée par Francis Fukuyama comme « la fin de l’histoire », n’a pu se débarrasser des intransigeances culturelles. « Le XXIe siècle sera spirituel ou ne sera pas », aurait dit André Malraux. En 1952, Charles Malek avait écrit que « plus profondément que les divergences politiques ou économiques entre l’Orient et l’Occident, c’est que le malentendu est plus de l’ordre de l’esprit ».

Pour articuler sa pensée, il suffirait de répéter que transmettre la technologie ou la science, les institutions, la richesse ou la prospérité n’allait pas seul déclencher l’entendement, mais qu’il faudrait surtout séduire les cœurs et les esprits. Alors que la tradition occidentale avait étreint le logos d’Athènes, le Moyen-Orient est resté accroché aux ziggourats périlleuses de Babylone. Une ligne de fracture infranchissable, creusée par des balivernes anachroniques, renforcée par l’ignorance et la tendance à déshumaniser l’adversaire, empêche la raison de s’approprier l’esprit. Au Liban, cette dichotomie ancrée dans les appartenances tribales poursuivant chacune ses propres intérêts ou convictions, excluant ainsi la pérennité de la nation, se perpétue à travers une hostilité viscérale et l’inaptitude d’une mentalité immature. Ce clivage peut-il ruiner le Liban ?

À suivre…

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La théorie de la politique expansionniste d’Israël, un point de discorde au cœur du conflit israélo-palestinien, alimente la méfiance envers les intentions israéliennes et s’érige comme un obstacle à une paix durable et juste. L’empiétement territorial, dont la conséquence immédiate avait été le déplacement d’une population condamnée à vivre dans des camps de réfugiés durant des décennies, a causé un dilemme moral mondialement ressenti. L’implantation de colons israéliens au cœur de la Cisjordanie a insufflé l’animosité et la colère, et a soulevé le doute quant à la légitimité, la légalité et la validité de l’État d’Israël. La tragédie de la Shoah, qui pèse lourdement sur la conscience européenne, a permis à l’appel du peuple juif de supplanter le plaidoyer du peuple palestinien,...
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