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Nos lecteurs ont la parole

Le bruit, puis...

Au commencement, je ne comprenais pas. La guerre n’était qu’un mot, un mot d’adultes, trop vaste pour moi, trop plein. Il passait au-dessus de ma tête comme passent les nuages lourds qu’on regarde sans y penser. J’entendais, mais sans écouter vraiment. Maman disait parfois : « Bel hareb, ma fi ya emmé rhaminé. » Dans la guerre, il n’y a pas de pitié, mon enfant. Je recevais cette phrase sans la retenir. Je la laissais glisser. Je croyais qu’elle exagérait, comme tous les adultes qui veulent protéger en accordant à la peur une forme supportable. Je pensais qu’il y avait toujours, quelque part, une réserve de douceur, une brèche dans la violence, une exception au désastre.

Puis, sans prévenir, la guerre a cessé d’être un mot. Elle s’est installée autrement. Elle est entrée par le bruit. Un bruit sec, qui ne demande rien, qui s’impose. Il gagne les murs, il traverse les corps, il étouffe la respiration. Les vitres frémissent avant même que l’on comprenne. La lumière s’interrompt, brutalement. Et le silence qui suit ne protège plus, il inquiète.

Alors j’ai appris sans passer par les mots. Le corps a compris avant moi. Une tension dans la poitrine, un réflexe de guetter les visages, d’y chercher ce qui ne se dit pas. Les comportements ont changé. Les phrases se sont faites plus courtes. Les rires se sont retenus. J’ai vu les mains hésiter en allumant une bougie. J’ai vu les portes se refermer plus vite qu’avant.

Un jour, la phrase de maman est revenue. Elle ne prévenait plus. Elle constatait : « Bel hareb, ma fi ya emmé rhaminé. » J’ai compris alors que la guerre ne choisit pas. Elle ne distingue rien. Ni les visages, ni les histoires, ni les souvenirs. Elle passe. Elle absorbe. Elle laisse des restes qui ne coïncident plus tout à fait avec ce qu’ils étaient. J’ai compris que la pitié appartient aux vivants, et que la guerre, elle, en est dépourvue.

Je croyais autrefois qu’il existait un moment où tout pouvait s’arrêter. Qu’une voix surgirait pour dire « assez ! ». Qu’il y avait, quelque part, une limite. Je sais maintenant que la guerre écrase les limites. Alors, sans bruit, presque à notre insu, une autre manière d’être s’installe. Elle ne relève ni de la pitié ni du courage tel qu’on le nomme. C’est une obstination discrète : continuer, tenir, sans certitude ; préserver ce qui peut encore l’être, même infime.

C’est là que je mesure le chemin parcouru. Je ne suis plus l’enfant qui ne comprenait pas. Mais je garde en moi son étonnement. Comment le monde peut-il se durcir à ce point ? Comment peut-il oublier si vite ?

Et, dans cet étonnement, la voix de maman demeure. Elle ne m’a pas protégée de la vérité. Elle me l’a transmise. La guerre n’a pas de pitié.

Il reste en nous ce que rien n’a pu briser.

Les textes publiés dans le cadre de la rubrique « Courrier » n’engagent que leurs auteurs. Dans cet espace, « L’Orient-Le Jour » offre à ses lecteurs l’opportunité d’exprimer leurs idées, leurs commentaires et leurs réflexions sur divers sujets, à condition que les propos ne soient ni diffamatoires, ni injurieux, ni racistes.

Au commencement, je ne comprenais pas. La guerre n’était qu’un mot, un mot d’adultes, trop vaste pour moi, trop plein. Il passait au-dessus de ma tête comme passent les nuages lourds qu’on regarde sans y penser. J’entendais, mais sans écouter vraiment. Maman disait parfois : « Bel hareb, ma fi ya emmé rhaminé. » Dans la guerre, il n’y a pas de pitié, mon enfant. Je recevais cette phrase sans la retenir. Je la laissais glisser. Je croyais qu’elle exagérait, comme tous les adultes qui veulent protéger en accordant à la peur une forme supportable. Je pensais qu’il y avait toujours, quelque part, une réserve de douceur, une brèche dans la violence, une exception au désastre. Puis, sans prévenir, la guerre a cessé d’être un mot. Elle s’est installée autrement. Elle est entrée par le...
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