Présenté comme un drame contemplatif, à première vue, Yunan est le portrait intime d’un homme en crise. C’est un film lent et silencieux qui évoque le cheminement intérieur d’un écrivain arabe vivant en Allemagne. Pourtant, derrière cette histoire se dessine une structure plus ancienne, presque intemporelle. En filigrane, l’œuvre fait écho à un passage biblique bien connu, celui de Jonas, avalé par la baleine avant d’en ressortir transformé.
Jonas est un homme qui fuit. Il refuse sa mission, s’éloigne, embarque sur un bateau pour aller ailleurs. Sa fuite le conduit au cœur d’une tempête, puis dans le ventre de l’animal où il reste trois jours et trois nuits. Ce temps d’enfermement, loin du monde, devient un instant de confrontation avec lui-même. Ce n’est qu’après cette épreuve qu’il peut renaître et retourner vers les autres.
Porté par Georges Khabbaz, dont la réputation internationale grandit de jour en jour grâce à son talent, son assiduité et sa passion, cette création cinématographique trouve dans son interprétation une profondeur rare. Sa performance singulière a su toucher, inspirer et captiver l’assistance. Ainsi, le personnage principal de Yunan suit une trajectoire étonnamment proche. Lui aussi est un homme qui ne parvient plus à avancer. Éloigné de son pays, de ses repères et même de son propre travail d’écriture, il semble s’être coupé du monde. Son départ vers une île isolée de la mer du Nord n’est pas motivé par l’espoir, mais par l’épuisement. Comme Jonas, il choisit l’évasion, le retrait, l’effacement.
L’abri insulaire joue alors un rôle central dans le cours des événements, comparable à celui de la mégafaune dans le récit biblique. Entouré par les eaux, battu par le vent, coupé du continent, il agit comme un espace clos. Les paysages austères d’une beauté dépouillée renforcent la mise à nu. Le temps y est différent, ralenti, presque suspendu. Le personnage s’y retrouve seul face à lui-même, privé de distractions, contraint d’habiter pleinement le silence. Ce lieu n’est ni un refuge confortable ni une prison punitive. Cependant, c’est une passerelle, une étape nécessaire.
Les entrailles de l’animal représentent un endroit paradoxal. Il est sombre, inquiétant, mais il protège de la mort. De la même manière, le refuge de Yunan est à la fois hostile et salvateur. La nature y est rude, indifférente, parfois écrasante. Mais c’est précisément dans cette austérité que quelque chose peut se réformer. En effet, la renaissance ne naît pas du confort, mais de l’acceptation de l’épreuve.
Un autre parallèle fort réside dans la taciturnité. Jonas, dans cette situation d’éloignement, prie. Il se tait, réfléchit, reconnaît sa vulnérabilité. Yunan adopte une approche similaire en refusant les explications directes. Le film parle peu, montre beaucoup, et laisse au spectateur le soin de ressentir le poids de l’attente et de l’introspection. Les silences, les regards et les gestes simples remplacent les discours.
La rencontre avec l’hôtelière et son fils peut alors être lue comme l’équivalent du moment où Jonas est rejeté hors du cétacé. Ces figures humaines ne proposent ni dénouement ni jugement. Elles offrent une présence, une continuité, une forme d’accueil. Grâce à elles, le personnage commence à se reconnecter doucement au monde. Rien n’est spectaculaire, tout est fragile. Comme dans le texte biblique, la transformation est intérieure avant d’être visible.
Ce rapprochement entre Yunan et Jonas permet de comprendre le film autrement. Il ne s’agit pas seulement d’un drame personnel ou d’une production sur l’exil moderne. C’est une relation de passage, de mise à l’épreuve et de possible renaissance. Ce long-métrage rappelle que certaines crises exigent un moment où l’on disparaît presque, avant de pouvoir revenir.
Dans un monde marqué par la vitesse, le bruit et l’urgence, Yunan propose une autre temporalité. À l’image de Jonas dans la cavité du géant marin, il invite à penser l’épreuve non comme une fin, mais comme un seuil. Une pellicule discrète, accessible, qui puise dans un séjour abyssal ancien pour parler d’une expérience profondément actuelle, celle de tomber, de s’arrêter et, peut-être, de renaître.
Yunan s’achève comme il a commencé, dans le calme et l’écoute. Le film ne cherche pas à expliquer, encore moins à résoudre, mais à accompagner un être en suspens, traversé par le déracinement, la mémoire et le désir fragile de continuer à vivre. En laissant affleurer la beauté dans les gestes infimes et les paysages intérieurs, Yunan nous rappelle que le cinéma peut être un recours, une source où la douleur trouve une forme et où l’attente devient, étonnamment, une promesse. C’est une œuvre qui ne se quitte pas vraiment : elle demeure, longtemps après la dernière image, comme une respiration retenue, douce et nécessaire.
Avocate à la Cour
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