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Nos lecteurs ont la parole

L’ennemi : l’œil du cyclone

En 1982, un article écrit par Oded Yinon, publié en hébreu, puis traduit en anglais, dont le titre inquiétant avait eu le pouvoir d’ébranler la structure des pouvoirs exécutifs de la région levantine, dessinait les contours géopolitiques du Moyen-Orient dans la perspective des divisions sectaires : « Une stratégie pour Israël dans les années 80. » La thèse développée, devenue plus connue sous l’expression de « Plan Yinon », estimait que la survie d’Israël dépendait de la présence d’un monde arabe disloqué, en favorisant la création de plusieurs États adversaires, faibles et divisés, sans aucune capacité de pouvoir entrer en conflit avec Israël. « L’éclatement de la Syrie et de l’Irak en régions déterminées sur la base de critères ethniques ou religieux doit être à long terme un but prioritaire pour Israël, la première étape étant la destruction de la puissance militaire de ces États. »

Selon Abba Eban, la nation arabe orientale est une mosaïque de peuplades divergentes et antagonistes. Considéré comme un groupement de confréries ethniques et confessionnelles, incapables d’aborder d’une manière efficace les problèmes fondamentaux de l’existence, dont les crises internes et le factionnalisme intégré sont une recette pour une éventuelle autodestruction, l’arabisme est perçu comme une coquille fragile dans l’attente d’une fragmentation éventuelle.

Dès l’année 1903, un écrit d’origine inconnue, intitulé Les Protocoles des Sages de Sion, qui se présentait comme le compte-rendu intégral des délibérations du congrès sioniste de Bâle en 1897, exposait un projet de domination mondiale, présenté comme une conspiration juive. Ce document servit de référence dans Mein Kampf, justifiant ainsi la stratégie de propagande du Parti nazi. Probablement introduit sur le marché de l’imagination par la police secrète du tsar, durant la période prérévolutionnaire d’une Russie agitée, vraisemblablement pour sauver une dynastie menacée, le texte allait prendre une dimension internationale et devenir un best-seller mondial grâce à l’antisémitisme fiévreux de deux hommes : Henry Ford, puis Adolf Hitler.

Selon Umberto Eco, « le mythe du complot juif trouve son origine littéraire dans le roman-feuilleton français du XIXe siècle ». La fin de ce siècle avait vu une résurgence de l’antisémitisme, qui avait culminé dans la contestation bouillonnante de l’affaire Dreyfus. Pendant que le débat en Europe se concentrait sur l’origine et l’authenticité des Protocoles, la première traduction en arabe apparut au Caire en 1925. L’effet boule de neige allait entraîner à travers les épisodes d’une histoire problématique et passionnelle des conséquences encore plus dramatiques.

Enragé par les émeutes sanglantes de 1929 en Palestine mandataire, à la suite de la dispute enflammée sur l’accès au mur des Lamentations, Mohammad Rashid Rida, un ardent salafiste et « père spirituel » de l’intégrisme islamique, diffusait un texte incendiaire, inspiré des Protocoles. En 1951, le texte est encore propagé dans le monde arabe à la suite de la Nakba de 1948. Puis, après la défaite de 1967, une version française est répandue dans la presse arabe de Beyrouth. L’impact de cette propagande était tel que des personnalités arabes, comme le mufti de Jérusalem et Nasser lui-même, ont utilisé les contenus des Protocoles pour expliquer une agression sioniste, une défaite, ou simplement pour épauler un argument ou étayer une preuve. La première charte de Hamas se base sur les Protocoles pour conclure que « le plan sioniste… ambitionne de s’étendre du Nil à l’Euphrate ». En Arabie saoudite, il est enseigné que les Protocoles sont « un document authentique ». La bibliothèque d’Alexandrie en contient une traduction arabe dans la section des manuscrits. Dans une interview télévisée, le grand mufti de Jérusalem aurait déclaré : « Quiconque lit Les Protocoles des Sages de Sion voit clairement que le but de ces protocoles est de créer le chaos pour menacer la sécurité et la stabilité du monde. » L’ampleur de l’infiltration subversive dans la psyché du monde arabe et iranien est encore mise en évidence par la popularisation à travers des feuilletons télévisés de l’esprit des Protocoles qui ont aussi leurs détracteurs. Selon Gilbert Achcar, « les insanités que contient ce pamphlet ont connu une diffusion plus vaste que le pamphlet lui-même » et ont largement contribué à la « diffusion de l’antisémitisme dans le monde arabe ». Azam Tamimi, proche du Hamas, aurait admis que « toutes ces absurdités sur Les Protocoles des Sages de Sion et les théories du complot – toutes ces bêtises – seront éliminées » dans la version amendée de la charte du Hamas. Le pamphlet a été dénoncé comme un faux à plusieurs niveaux. Le caractère fallacieux du texte, une contrefaçon habile et nuisible, a été mis en évidence à plusieurs niveaux, spécifiquement par le New York Times en 1921, mais son impact continue d’offrir un matériel voluptueux aux fanatiques de complots ou aux esprits polarisés par des idéologies antagonistes. Emmanuel Taieb avait écrit : « L’argument de ceux qui résistent étant peut-être que ce sont des faux matériellement, mais qu’ils sont authentiques selon l’esprit ;

ou bien que l’on puisse éliminer les Protocoles comme texte, mais qu’il y a bien un complot juif mondial visible à l’œuvre quotidiennement ; ou bien encore que si les Protocoles ne décrivent pas l’actualité, ils sont une prophétie. »

Cette position est renforcée par l’engagement envers une culture biblique, l’identification de l’Israël moderne avec le culte de l’Israël de la Torah, la présence d’un judaïsme militant, une ambition territoriale manifeste, l’instauration d’un régime accusé d’apartheid, la colonisation intransigeante de la Cisjordanie, l’emblème du drapeau israélien (« deux bandes bleues horizontales représentant le Nil et l’Euphrate, avec une étoile de David au centre »), une politique militariste aux tendances génocidaires, l’hégémonie de gouvernements d’extrême droite, le refus de reconnaître une paix fondée sur une coexistence étatique et une divergence culturelle avec l’ensemble de la région.

Deux événements ont renforcé la conviction que la terre d’Israël est une propriété usurpée, élargissant le fossé avec ses voisins : la Nakba de 1948 et la défaite cuisante des armées arabes durant la guerre des Six-Jours, en 1967. La Nakba allait résulter dans la migration forcée ou encouragée d’un large segment du peuple arabe de la Palestine. La guerre des Six-Jours allait permettre l’acquis militaire de territoires appartenant à des pays arabes, qui avaient refusé de reconnaître Israël comme un État souverain, laissant ses frontières indéfinies et poreuses. Cette situation juridique déficiente lui a permis d’élargir ses frontières grâce à des gains militaires. Une politique d’État sanctuaire aux déplacés palestiniens, avec la promesse du retour en temps opportun, avait vu l’établissement de plus de 60 camps de réfugiés. La politisation de ces camps prit une ampleur incontrôlable et menaçante dans certains pays hôtes, tout au long des décennies d’un conflit interminable. Au cours de son histoire, la position extensible des frontières de l’État hébreu, à la recherche d’une sécurité permanente, « est le résultat de près de 50 ans de conflits, où elle correspond à plusieurs reprises à la ligne de front, prenant donc la forme d’une véritable frontière mobile ». Est-ce que le « Plan Yinon » est un complot ou une vue de l’esprit ?

À suivre…

Les textes publiés dans le cadre de la rubrique « Courrier » n’engagent que leurs auteurs. Dans cet espace, « L’Orient-Le Jour » offre à ses lecteurs l’opportunité d’exprimer leurs idées, leurs commentaires et leurs réflexions sur divers sujets, à condition que les propos ne soient ni diffamatoires, ni injurieux, ni racistes.

En 1982, un article écrit par Oded Yinon, publié en hébreu, puis traduit en anglais, dont le titre inquiétant avait eu le pouvoir d’ébranler la structure des pouvoirs exécutifs de la région levantine, dessinait les contours géopolitiques du Moyen-Orient dans la perspective des divisions sectaires : « Une stratégie pour Israël dans les années 80. » La thèse développée, devenue plus connue sous l’expression de « Plan Yinon », estimait que la survie d’Israël dépendait de la présence d’un monde arabe disloqué, en favorisant la création de plusieurs États adversaires, faibles et divisés, sans aucune capacité de pouvoir entrer en conflit avec Israël. « L’éclatement de la Syrie et de l’Irak en régions déterminées sur la base de critères ethniques ou religieux doit être...
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