La récente décision des autorités libanaises de demander aux personnes ayant bénéficié de la plateforme Sayrafa de déclarer au ministère des Finances les montants supérieurs à 15 000 dollars soulève de sérieuses interrogations politiques, économiques et morales. Présentée comme une mesure de transparence fiscale, cette initiative apparaît surtout comme une tentative tardive de faire porter aux citoyens la responsabilité d’une politique monétaire officiellement mise en place par l’État.
La plateforme Sayrafa a été créée et gérée par la Banque du Liban, avec l’aval des gouvernements successifs, dans un contexte de crise monétaire aiguë. À l’époque, le taux de change officiel était fixé à 15 000 livres libanaises pour un dollar, alors que le taux réel sur le marché parallèle dépassait largement les 50 000 livres. Cette divergence, connue de tous, n’était ni accidentelle ni provisoire : elle constituait l’un des fondements du mécanisme Sayrafa.
En autorisant des opérations de change à un taux très éloigné de la réalité du marché, l’État a entretenu une illusion de contrôle, tout en puisant dans les réserves et en différant les réformes structurelles indispensables. Les bénéficiaires de Sayrafa n’ont fait qu’utiliser un outil légal, public et encadré, dans un environnement économique où les alternatives étaient quasi inexistantes.
La question qui se pose aujourd’hui est donc essentielle : comment l’État peut-il demander des comptes à des citoyens pour des opérations qu’il a lui-même organisées, réglementées et encouragées ? Cette démarche donne le sentiment d’un renversement des responsabilités, où les conséquences d’une politique défaillante sont imputées à ceux qui en ont subi les règles.
D’autant plus que cette exigence de déclaration intervient dans un contexte marqué par l’absence persistante de reddition des comptes au sommet de l’État. Aucune enquête sérieuse n’a abouti concernant les décisions ayant conduit à l’effondrement de la monnaie nationale, à la disparition des dépôts bancaires et à l’appauvrissement massif de la population. Les responsables politiques et financiers demeurent largement à l’abri de toute poursuite.
Au lieu de s’attaquer aux causes profondes de la crise telles que l’unification des taux de change, réforme du système bancaire, lutte contre la corruption et récupération des fonds détournés, les autorités semblent privilégier des mesures symboliques, ciblant des citoyens sans pouvoir ni protection politique.
En l’état, la demande de déclaration liée à Sayrafa apparaît moins comme un moyen de réforme que comme un aveu implicite d’échec. Elle risque surtout d’aggraver la rupture de confiance déjà profonde entre l’État et la population, une confiance pourtant indispensable à toute sortie durable de crise.
Avocate à la cour
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Analyse tres pertinente. L’Etat ne pourra exister qu’avec une reddition complète des comptes avec des justiciables et des jugements. Sayrafa et autres affaires…
09 h 22, le 08 janvier 2026