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Le casse de Caracas


Qu’ils expriment leur admiration, qu’ils suffoquent d’indignation ou qu’ils détournent prudemment le regard, les gouvernements de par le monde sont encore sous le coup de l’opération-éclair américaine qui s’est soldée par la capture et l’exfiltration du président vénézuélien. S’il est un seul point où tous devraient cependant se retrouver, c’est bien pour un adieu à ce vieux mythe qu’aura été l’ordre international.

Trompeuse expiation de deux guerres mondiales qui ont fait des dizaines de millions de morts civils et militaires, cette fiction avait très tôt essuyé un premier et cinglant démenti avec la guerre froide que se sont livrés, de part et d’autre du Rideau de fer, les deux géants américain et soviétique. Ont suivi les innombrables conflits armés qui, depuis trois quarts de siècle, n’ont cessé de chauffer à blanc la planète sous l’œil chagriné mais impuissant de l’ONU. Dès lors, et ce n’est pas dit pour l’excuser, c’est à un arbre desséché, un tronc de bois passablement mort, que Donald Trump vient de donner un magistral coup de botte texane. Mais de s’acharner de la sorte sur un quasi cadavre ne peut que présager d’autres sévices à venir, et non seulement sur le continent américain. Tous azimuts se veut en effet le message.

Depuis qu’a été définie, il y a plus de deux siècles, la doctrine Monroe, il est bien établi que le Nouveau monde, étendu aujourd’hui à l’intégralité de l’hémisphère occidental, est la chasse gardée de Washington. Bien avant Nicolas Maduro, le Panaméen Manuel Noriega a été conduit, menotté, en captivité aux États-Unis ; manquant effroyablement de panache, la déchéance des deux haïssables narco-dictateurs n’avait vraiment aucune chance de rappeler celle d’Atahualpa, dernier empereur des Incas, enchaîné puis exécuté par les conquistadors espagnols. Toujours est-il que des décennies durant, Marines, Rangers et mercenaires recrutés par la CIA se sont relayés pour faire et défaire les présidents dans le gigantesque ranch sud-américain. En Argentine comme au Chili, au Guatemala comme au Nicaragua et jusque sur les îles d’Hispaniola et de Grenade, le prétexte invoqué – faire barrage au communisme – cachait bien mal l’impératif de défense des intérêts économiques américains. La multinationale United Fruit a longtemps fait la loi avant que l’ère de l’or jaune-banane cède la place à celle de l’or noir.

Or même si Trump n’est pas encore allé jusqu’à tenter, comme son lointain prédécesseur Kennedy, une invasion en règle de Cuba, il choque et effare le monde en affichant en ce moment des objectifs bassement mercantiles : le pétrole lourd et hautement sulfuré du Venezuela, lequel convient idéalement néanmoins aux raffineries US, parfaitement capables de traiter l’indigeste brut. L’argent va couler à flots, promet (et surtout se promet !) le chef de la première puissance mondiale qui se double, comme on sait, d’un homme d’affaires âpre au gain. Les pressions, l’intimidation, les actes de piraterie, la guerre au besoin, tout cela non plus désormais pour les grands principes, mais très explicitement pour la domination économique de l’Oncle Sam : peu de présidents, en vérité, auront assumé avec autant d’impudente candeur la vocation impérialiste largement imputée aux États-Unis. Le trafic de cocaïne n’était probablement pas pure invention ; mais la poudre blanche jetée par brassées aux yeux du monde aura surtout servi à conditionner l’opinion en prévision de la suite.

La suite, mais pas encore la fin. A l’heure où une fragile coopération est mise sur rails entre Washington et le pouvoir intérimaire du Venezuela, La Havane et Bogota figurent déjà en tête de la liste noire. En se donnant carte blanche dans son pré carré (une Amérique allant de l’Alaska à Ushuaïa), Donald Trump risque toutefois de concéder à la Russie et à la Chine une pareille licence dans leurs zones d’influence naturelles : la première vis-à-vis de l’Ukraine, la seconde de Taïwan. Et pourquoi le même feu vert serait-il dénié aux protagonistes du vieux conflit indo-pakistanais, ou encore à Israël qui convoite ce qui reste de la Palestine ?

Le fait est qu’en dépit des velléités isolationnistes qu’on lui prête il est clair que le président américain se sent à l’étroit dans son ranch. L’homme qui rêvait d’exploiter en personne une scintillante Riviera sur les ruines de Gaza est à nouveau hanté par le Groenland, terre regorgeant de métaux rares dont il rêve de déposséder son allié au sein de l’OTAN, le Danemark. Parlant d’alliés, une bonne partie du monde arabe aura perçu sans déplaisir la menace américaine de sévir contre un Iran déjà en proie à une vive contestation interne ; mais plus que jamais les monarchies pétrolières du Golfe sont sans doute conscientes des périls qu’il y aurait à contrecarrer, selon son humeur du moment, le garant yankee. Agressé par Israël sans aucune réaction des militaires américains campant pourtant sur son sol, l’émirat de Qatar en faisant l’amère expérience en septembre de l’an dernier.

Donald Trump se comporte en définitive comme s’il avait une inépuisable quantité de fers au feu. Du moins pour ce qui est des flammes il peut se rassurer, c’est déjà gagné : les brûlots sont bien en place, en rangs d’oignons, aux quatre coins de la planète.

Qu’ils expriment leur admiration, qu’ils suffoquent d’indignation ou qu’ils détournent prudemment le regard, les gouvernements de par le monde sont encore sous le coup de l’opération-éclair américaine qui s’est soldée par la capture et l’exfiltration du président vénézuélien. S’il est un seul point où tous devraient cependant se retrouver, c’est bien pour un adieu à ce vieux mythe qu’aura été l’ordre international.Trompeuse expiation de deux guerres mondiales qui ont fait des dizaines de millions de morts civils et militaires, cette fiction avait très tôt essuyé un premier et cinglant démenti avec la guerre froide que se sont livrés, de part et d’autre du Rideau de fer, les deux géants américain et soviétique. Ont suivi les innombrables conflits armés qui, depuis trois quarts de siècle,...