Lee Serle, Lamia Abi Azar et Junaid Sarieddine sur la scène du Madina dans « Trois versets de solitude ». Photo Zoukak
Dense, la pièce Trois versets de solitude l’est à tous les niveaux : texte, mise en scène, interprétation, danse, son, musique, lumière, scénographie. Une densité à l’image du vacarme et de l’encombrement que nous impose le monde contemporain, avec ses outils de vitesse, ses promesses de vie « facile » et ses moyens de communication qui nous submergent de solitude et d’isolement.
La pièce revient au rôle premier du théâtre, celui pour lequel il a été créé : la confidence, la contemplation, l’aspiration à une liberté intime et la transposition sur scène du monde avec ses dédales, ses tragédies et ses chocs successifs, dans une langue simple, après que le langage et le sens se sont perdus dans la frénésie d’événements sanglants. Le texte, construit sur des expériences personnelles de solitude, met aux prises le moi conscient, son ombre, l’imaginaire, le réel, le passé et le présent. Le public y constitue un élément essentiel, tout comme le son, la musique, la danse, et ce texte profondément poétique et philosophique. Le public devient cet ami, cette oreille qui écoute, cette relation sécurisante, cet accueil dont nous avons besoin lorsque nous nous inclinons vers la solitude.
Une invitation à la contemplation
Trois versets de solitude est une invitation à l’écoute de soi, à la réflexion, à la contemplation des différents visages de la solitude et des traumas successifs et hérités nichés dans les couloirs, les abris, les fuites face aux explosions immenses et collectives, mais aussi face aux explosions intimes, personnelles et individuelles. C’est un appel à tenter la guérison – du manque, de l’abandon, de l’isolement –, à tenter de continuer et de vivre.
Dans la vision scénique et dramaturgique de Maya Zbib, tout comme dans celle de l’équipe de Zoukak – Omar et Lamia Abou Azar, Junaid Sarieddeen –, du chorégraphe australien Lee Serle, du compositeur Ben Frost, du concepteur lumière américain James Ingalls ou encore du créateur des costumes et décors, l’Allemand Gaspar Peschner, la solitude n’est pas silencieuse. Elle a une voix, une rumeur lourde, inquiétante, dure, presque perforante. Un fracas susceptible d’atteindre les oreilles du public, de solliciter leur inconscient, mêlé aux bruits des explosions, du tonnerre, de la foudre, de la nature, des machines destructrices, des drones. Une clameur qui maintient tout le monde en éveil dès la première scène.
Ici, la solitude possède un corps souple qui se déplace sur scène sous forme d’humains qui dansent, crient, avancent en vivant comme s’ils étaient morts. Des êtres que les chocs ont transformés en crocodiles rampant sur le plateau avec une souplesse totale, se métamorphosant parfois en chauves-souris, parfois en bêtes féroces, parfois encore en oiseaux noirs qui tentent eux aussi de penser, d’inventer, de méditer pour sortir de leur solitude. Cette solitude possède sa propre « chambre d’écho », qui enfle à mesure que l’intrigue se complexifie, au rythme du récit et des histoires personnelles vécues par Maya Zbib et transformées en un texte à la dimension humaine et philosophique, nourri de sentiments et de contradictions. L’écho grossit au gré des souvenirs et des flash-back de guerre, d’enfance suspendue dans les couloirs et les abris, et des comportements de survie face à la mort, ces comportements que maîtrisent toutes les mères de cette région – comme Maya, sa mère, sa grand-mère – et toutes celles venues voir la pièce.

Le rideau des temps
Sur la scène du théâtre al-Madina, la solitude semble exilée du monde qui l’entoure, séparée de lui par un voile blanc translucide suspendu à une tringle métallique. Parfois les acteurs parviennent à le manipuler, parfois non. Comme si ce voile incarnait cette frontière qui menace tout ce qui paraît clair et tout ce qui ne l’est pas, le sincère et le fourbe, le passé et le présent, le réel et l’imaginaire, le vrai et le virtuel. Un rideau-manifeste dressé au centre du plateau matérialise la frontière entre l’immense tumulte qui coupe les humains de l’échange et de l’interaction véritables. Un rideau qui sépare le temps de notre enfance – nous, enfants des années 1970 et 1980, génération de guerre et de traumas –, où la solidarité nourrissait notre survie, et le temps présent, où l’on régurgite transparence absolue, image lisse et ego hypertrophié.
Dialogue avec soi
Maya Zbib parle à travers son corps, son jeu, sa voix, tout comme ses partenaires, ses ombres ou ses anges sur scène. Elle parle la langue des brisés parfois, des rêveurs parfois, des rescapés par l’imaginaire. Sur scène, Maya se parle à elle-même, dresse un inventaire de son passé, de ses souvenirs, de son présent. Elle pense à voix haute, s’isole des autres et du monde saturé de guerres, de violence, de tumulte gratuit devenu aussi toxique que la pollution de l’air. C’est un acte de courage, de force, de lucidité et de profondeur psychique qu’une femme – mère, épouse, artiste, fille, créatrice – se retire ainsi du bruit pour interroger ses propres gestes, émotions et souvenirs, intimes et collectifs. Elle interroge sa relation à la production de savoir, au théâtre, à la guerre, à la musique, au pays, au lieu, au temps, à sa fille et à son propre devenir.
Ce que propose Maya Zbib sur la scène d’al-Madina à Beyrouth est un acte de vie, dans un texte profondément philosophique sur la solitude, l’existence, l’affrontement de la douleur, de la mort, de la destruction et du mal. Un acte politique et social : celui de distinguer sa personne et son individualité du collectif et de refuser de s’y dissoudre. Elle se sépare de tous les groupes et de leurs discours « tendance », qu’ils soutiennent l’armement ou la paix, la révolution ou la compromission avec le pouvoir… Elle se sépare des noyés dans les eaux troubles, dans une scène magistrale, dense, en parfaite harmonie avec la lumière et le son – comme si Maya, Junaid, Lamia et Lee respiraient réellement sous l’eau. Une image saisissante de la difficulté à respirer sur cette terre, face à la succession des chocs, face à l’incapacité de l’esprit à absorber ce qui l’entoure. Alors le corps devient crocodile, chargé d’avancer malgré tout, d’ignorer toute nouvelle secousse… Comme si tous étaient aveugles. Elle se détache des croyants, des athées, des porte-parole de la religion, de l’État, de la tribu, de la communauté, de la région.
La solitude de l’actrice et dramaturge libanaise est ici créatrice, dérangeante, troublante, elle s’infiltre dans les os du spectateur avec ce son aigu comme un scie. Une solitude productrice, qui tente de distinguer le bien du mal et de les interroger, à un moment où les frontières des valeurs et des morales se sont brouillées, où la voix claire s’est perdue dans la cacophonie du verbiage dépourvu de sens et dans la langue des tendances éphémères et des débats byzantins qui n’ouvrent aucune voie au dialogue.
Maya Zbib tente d’élever sa voix avec des mots de poésie, d’émotion, de littérature, dans un monde où il n’y a plus de place pour l’écoute, pas même pour entendre les voix des enfants qui meurent de faim à Gaza, au Soudan, au Yémen, en Ukraine, etc. Tous courent vers le travail, la performance, l’accumulation de vues sur les réseaux sociaux, la beauté absolue, l’image parfaite de l’individu… La voix individuelle n’est plus audible, malgré toutes les révolutions modernes prônant l’expression, la pensée et l’action individuelles.
Il est clair que la dramaturge a écrit ce texte avec une conscience philosophique et anthropologique, même s’il s’appuie sur des récits personnels. Une écriture née d’un isolement volontaire, d’un sentiment de fragilité, d’incertitude, d’incapacité à absorber les chocs, les guerres, les ruptures personnelles.
La pièce soulève des questions philosophiques et existentielles abstraites, post-traumatiques, post-perte du langage – une perte comme retrait défensif face à l’existence : « Qui suis-je après cette guerre ? Suis-je ici ? Suis-je en bon état ? Ai-je besoin de soins ? Suis-je coupable ? Ma décision de fuir ou de voyager était-elle juste, en tant qu’artiste, mère, épouse, citoyenne ? Qui me contient ? Qui m’allège alors que je suis prise dans une solitude traumatique ? Sommes-nous tous ainsi ? »
Maya Zbib et la troupe Zoukak, à travers le récit, le corps inquiet, les gestes et la danse, rejoignent les interrogations d’Élias Canetti sur la manière dont la peur produit une unité collective. Trois versets de solitude renvoie également à la définition que Abdelrahman Mounif donne de la solitude, conçue comme une « faillite politique et morale dans les villes arabes ». Zbib répond dans son texte – du moins tel que nous l’avons reçu, avec attention, étonnement et affection – que « la solitude est le résultat d’une responsabilité extrême envers notre vie, et qu’on ne peut s’y dissimuler », comme l’affirme Jean-Paul Sartre, pour qui « la conscience est toujours solitaire ».
Cette pièce nous pousse à toucher notre propre peau pour vérifier qu’elle est encore tendre, contrairement à ce que dit Lamia Abou Azar, qui la voit devenue dure comme celle d’un crocodile évoluant dans un environnement hostile. On se tait et l’on pense à notre propre solitude, en tant que citoyens libanais, à notre incapacité à expliquer, à faire confiance, à demander de l’aide, à tendre la main pour qu’on nous tire hors des eaux et du gouffre – hors de la mort de Beyrouth, du Liban, de Gaza, de Bagdad, de Sanaa, de Khartoum… Puis, après la pièce, nous retournons à notre solitude, espérant simplement qu’elle ne se transforme pas en prison.
La pièce « Trois versets de solitude » est présentée en arabe avec des extraits anglais, sous-titrée en arabe et anglais, au théâtre al-Madina du 20 au 23 novembre, à 20h30.



