Tour à tour conteuse, humoriste, actrice de one-woman show, l’actrice Nada Abou Farhat fédère ces registres dans "Ekhdé kasra". Photo Béatrice Khairallah
Tout part d’une cavité à Mar Mikhaël – vitrine touristique de Beyrouth – où l’actrice a failli perdre la vie et s’est fracturée la jambe. De ce trou bien réel, elle remonte à l’autre, celui où le Liban s’est abîmé tout entier, précipité non par fatalité, mais sous la pression d’une élite prédatrice et d’une armée de petits profiteurs capables d’aller jusqu’à voler les couvercles de regards d’égout.
Installée sur un fauteuil roulant, portée par deux béquilles, Nada Abou Farhat occupe une scène volontairement dépouillée : un fond noir, une unique ellipse blanche enveloppée de tissu, lumière résiduelle ou dernier îlot d’espoir dans un pays gagné par l’obscurité. Cette forme deviendra plus tard un écran où défilent les visages de celles et ceux tombés dans des trous – sauvés de justesse ou disparus –, tandis que la ville continuait de tourner comme si de rien n’était.
Dans ce dispositif minimal mis en scène par Élie Kamal, l’actrice raconte sa propre histoire, confie sa douleur intime pour mieux refléter la nôtre – celle du public, des citoyens, de tous ceux qui, un jour, ont sombré dans des fosses plus ou moins profondes, plus ou moins honteuses, sans qu’aucune main ne leur soit tendue.

Tour à tour conteuse, humoriste, actrice de one-woman-show, l’actrice fédère ces registres dans un spectacle né de l’urgence et de l’expérience vécue, pétri de spontanéité et de frontalité. Sa prestation – à la fois pudique et insolente – dit la nécessité de rire pour ne pas se briser, de tourner en dérision la tragédie pour la supporter. C’est d’ailleurs l’un des paradoxes les plus ancrés de la condition libanaise : survivre en cherchant la moindre étincelle, se réfugier dans la fête, l’excès, l’humour, l’optimisme féroce, plutôt que sombrer. Nada Abou Farhat nous entraîne précisément là : dans la relecture de nos chutes quotidiennes, intimes comme collectives, personnelles comme nationales.
Nous n’étions pas seulement spectateurs : nous étions complices de cette catastrophe que nous ne cessons de commenter sans parvenir à la transformer. Comme Nada Abou Farhat, nous avons essayé. Et, comme elle, nous avons trébuché. Nous avons perdu des batailles – celle du corps, des libertés, de la politique –, mais nous n’avons jamais renoncé.
Ekhdé kasra (jeu de mots en arabe sur une expression qui veut dire j’ai pris un pli/une fracture, NDLR) embrasse ainsi l’épaisseur de tous nos traumas accumulés : l’effondrement financier, la spoliation bancaire, l’explosion du port, la pandémie, les guerres israéliennes. Tout cela condensé dans un corps blessé qui tente de convertir la fracture en mouvement, la fragilité en force. Un corps qui marche, danse, parle malgré tout. Un corps qui raconte ce que le langage ne dit plus.
Certaines séquences visuelles, proches du vox pop télévisuel, affaiblissent cependant l’ensemble : le témoignage intime méritait une imagerie plus soignée, un travail de lumière et de graphisme plus audacieux.
Mais l’actrice, seule sur scène, comble ces manques. Son jeu magnétique, sa précision, son humour presque brut suffisent à faire basculer le spectacle dans une forme de manifeste : une colère adressée aux grands et aux petits corrupteurs.
Sa présence scénique – vive, vraie, presque tactile – fait d’elle le témoin corporel d’une débâcle nationale. Elle transforme la blessure en langage, le handicap en métaphore : comme le dit l’adage, nous avançons tous « sur une jambe et demie ». Un corps qui n’a pas péri dans les guerres ni les explosions, mais qui ploie sous le poids des années, tentant inlassablement de se tenir debout.
En quittant la salle, nous l’avons appelée. Pas pour la féliciter, mais pour lui dire : « Hamdellah ‘assalemeh. » Nous l’avons invitée à remercier Notre-Dame d’Ilige, qu’elle évoque dans la pièce. Car Nada Abou Farhat n’est pas la première victime d’une route défaillante : du regard meurtrier de Khaldé à ceux de Mar Mikhaël, combien de vies fauchées par l’abandon d’un État ? Nous lui avons raconté l’histoire de Maarouf, 23 ans, mort sur un trou béant resté ouvert durant des années. Sa famille n’a jamais protesté. Personne ne les a appelés. Le chanteur Georges Rassi est mort. D’autres aussi. Et l’État n’a rien fait.

Nous lui avons demandé si quelqu’un avait assumé quoi que ce soit. Nada Abou Farhat nous a répondu : « Le gouverneur m’a appelée pour me souhaiter un prompt rétablissement. Voilà tout. On a d’abord recouvert le trou d’une planche – un piège encore plus fatal –, puis de béton. Rien n’a été résolu. Tout a été rafistolé. Comme toujours. Nous vivons au rythme des rustines. Personne ne ressent les secousses que nous subissons. Il n’y a plus d’espoir dans ce pays. »
Guerres intimes et guerres nationales
Nous savons qu’une critique culturelle devrait s’en tenir à l’analyse esthétique. Mais les thèmes que Nada Abou Farhat aborde – avec humour, virulence et franchise – relèvent d’un tel cri citoyen qu’il serait impossible de s’en extraire.
Le spectacle navigue entre guerres intimes – transformations du corps féminin, maternité, ménopause, dépression – et guerres nationales : économie en ruine, explosion du port, pandémie, bombardements. Sans oublier les batailles internes au milieu artistique, que Nada Abou Farhat connaît trop bien, elle qui a bâti une trajectoire singulière entre théâtre, télévision et cinéma.
Il est dès lors difficile d’aborder Ekhdé kasra comme une simple proposition scénique. La personnalité de Nada Abou Farhat occupe l’espace au point de subsumer les manques, de déborder les codes du solo pour en faire un geste politique. Car élever la voix contre un trou creusé par un compatriote – entrepreneur, ingénieur, fonctionnaire – dans lequel nous tombons en tentant simplement de vivre, de sortir, de résister, devient un acte en soi.
Dans un Beyrouth exténué, sortir boire un verre dans un bar de Mar Mikhaël devient déjà un acte de résistance. Le spectacle embrasse ce geste et le retourne vers nous : un appel à regarder nos plaies, à interroger nos erreurs, à nommer nos drames. Et peut-être, à force de lucidité, à commencer enfin à guérir.
Nada Abou Farhat transporte son solo du théâtre La Cité à Jounieh vers la scène du Monnot à Achrafieh, les 22 et 23 novembre.


