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L’olivier pour témoin


Vision joyeuse des nappes bariolées étendues sous les oliviers, à perte de vue, et des cueilleuses en fichus s’affairant dans les feuillages. À chaque arbre sa toile où se répandront les petits fruits amers, ventrus de la première pluie. Chaque bille verte a sur la joue une couleur différente : l’huile est là, c’est le moment de cueillir. Cueillir sans blesser l’arbre ni l’olive, là est tout l’art. On peigne les tiges entre ses doigts, comme des chevelures. Caresse ancestrale, geste d’amour primitif. La gaule va chercher doucement les fruits inaccessibles en secouant les branches d’un mouvement léger. Et le trésor se déverse.

Alors on trie, toujours en délicatesse. On a des paniers pour les olives les plus fermes qui rouleront sur nos tables jusqu’à la saison prochaine, entre labné, brins de menthe, man’ouché et tomates informes. On en a d’autres pour les plus mûres qui iront au pressoir. Tous les bras sont là, tous se joignent, ceux de l’enfance et ceux du grand âge. Quelqu’un parle au doyen des arbres ; un autre verse à son pied un peu d’huile de l’année écoulée. Quand on a battu l’appel, chacun est venu avec une chanson et une prière au cœur. Le verger est un temple qui ne s’ouvre qu’une fois l’année. La semaine de la cueillette est une longue fête où l’on renoue avec la générosité rustique, la chaleur communautaire, l’indispensable entraide sans laquelle nulle survie. Ce rituel a plus de trois mille ans et, dans certains villages du Liban, des arbres demeurent qui l’ont vu naître.

En un certain sens, nous autres du Levant sommes nés de l’olive. Elle a façonné nos sociétés, nous a appris son alchimie, ses transformations, la patience qui les accompagne, le sens du moment. Elle nous a appris à vivre ensemble vaille que vaille, et que la lumière des lampes sacrées ne s’éteint pas et que les choses ne sont jamais telles que nous les voyons. Un champ d’olivier sous le vent, c’est une mer qui se moire, tantôt verte quand la bourrasque va dans un sens, tantôt grise quand elle souffle dans l’autre. L’arbre peut être vulnérable, mais c’est l’adversité qui lui donne sa force. Plus son terroir est aride, plus ses racines s’étalent et s’enfoncent et vont chercher la moindre trace d’humidité aussi loin qu’elles la trouvent. On dit qu’elles peuvent se ramifier jusqu’à atteindre deux fois le diamètre de la couronne. Blessé, coupé, brûlé, l’olivier renaît. Un nouveau tronc peut toujours se former sur les vieilles racines.

Aussi, certains arbres ont-ils connu nos ancêtres et les ancêtres de nos ancêtres avant nous. Ils ont l’habitude du rendez-vous annuel. Ils semblent l’attendre, eux aussi. Pour peu, on dirait qu’ils reconnaissent les mains qui se glissent dans leurs branches et les chants qui vibrent sous leurs canopées. C’est un sentiment inexplicable. « Si les oliviers connaissaient les mains qui les avaient plantés, leur huile serait larmes », écrit Mahmoud Darwiche. Mais sans doute en est-il ainsi. Sans doute les connaissent-ils, ces mains, et sans doute l’huile est-elle larmes.

Est-ce la raison pour laquelle l’État hébreu s’acharne sur les oliviers et leurs agriculteurs ? Cette frustration de voir sa capacité d’anéantir se heurter à l’énigme des racines et à l’évidence d’une histoire plusieurs fois millénaire ? Dans les territoires palestiniens comme au Liban-Sud, chaque champ d’olivier semble une victime intentionnelle et non collatérale des bombardements, et le phosphore, entre tant d’armes sophistiquées, n’y est pas utilisé par hasard. Combien est affligeant l’appel des municipalités du caza de Marjeyoun à s’inscrire auprès de leurs autorités avant d’aller à la cueillette, pour se protéger de toute attaque potentielle ? Face aux accusations de génocide dont Israël doit se justifier, l’olivier n’est pas un témoin négligeable. Tout tribunal qui jugerait cette guerre immonde devrait le faire entrer.

Vision joyeuse des nappes bariolées étendues sous les oliviers, à perte de vue, et des cueilleuses en fichus s’affairant dans les feuillages. À chaque arbre sa toile où se répandront les petits fruits amers, ventrus de la première pluie. Chaque bille verte a sur la joue une couleur différente : l’huile est là, c’est le moment de cueillir. Cueillir sans blesser l’arbre ni l’olive, là est tout l’art. On peigne les tiges entre ses doigts, comme des chevelures. Caresse ancestrale, geste d’amour primitif. La gaule va chercher doucement les fruits inaccessibles en secouant les branches d’un mouvement léger. Et le trésor se déverse.Alors on trie, toujours en délicatesse. On a des paniers pour les olives les plus fermes qui rouleront sur nos tables jusqu’à la saison prochaine, entre labné, brins de menthe,...
commentaires (6)

Vous me faites penser au poème de Mahmoud Darwiche « Le Deuxième Olivier »

Hacker Marilyn

13 h 36, le 13 octobre 2025

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Commentaires (6)

  • Vous me faites penser au poème de Mahmoud Darwiche « Le Deuxième Olivier »

    Hacker Marilyn

    13 h 36, le 13 octobre 2025

  • Excellent

    nabil samir

    15 h 17, le 10 octobre 2025

  • Merci Fifi

    Dina HAIDAR

    10 h 08, le 10 octobre 2025

  • Comme c'est juste, profond et beau tout ca ! ...

    Ramzi

    05 h 23, le 10 octobre 2025

  • Vous le dites si poétiquement ...

    Danielle Sara

    20 h 00, le 09 octobre 2025

  • Vous le dites si poétiquement ...

    Danielle Sara

    20 h 00, le 09 octobre 2025

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