Couverture du livre « Les aventures de Jeha, un malin aux mille ruses » de Ayadi Boubaker, illustré par Wendling Julie, éditions Flies France. Photo d’illustration DR
Machiavel, ignorant les prescriptions morales et religieuses, avait jeté les bases fondatrices de la théorie politique et philosophique du pouvoir. Le Prince est devenu le livre de chevet de tout dirigeant, quand le but essentiel est la conquête et le maintien de l’autorité. Machiavel a exercé une influence considérable sur les sciences politiques. Ses écrits sont revus et discutés dans les amphithéâtres de la pensée et de la théorie diplomatique. De toute évidence, nul besoin n’était nécessaire aux leaders du Hezbollah d’avoir lu Machiavel pour agir avec intempérance. Les préceptes idéologiques du parti d’Allah, alimentés par l’extrémisme religieux de l’Iran, suffisaient amplement. Seulement, une lecture attentive lui aurait quand même appris que l’ambition primordiale de Machiavel était la sécurité et la stabilité de l’État.
En contrepartie, L’Art de la guerre, un guide probablement écrit par Sun Tzu, stratégiste militaire et philosophe chinois, dont le chemin vers la sagesse allait dépasser ses prouesses guerrières, contient des principes dont l’utilité encore valide, s’adresse à l’aspect scientifique de la stratégie militaire. Le texte dégage la genèse de la poursuite judicieuse des différentes manœuvres utilisées dans les tactiques guerrières, et dont l’actualité en fait une autorité incontournable. Sun Tsu avait vécu au 6e siècle av. J.-C., durant la période Zhou orientale. Il avait maîtrisé la science militaire de la Chine Ancienne, puis élaboré la doctrine stratégique de la « guerre asymétrique ». Ses théories sur la stratégie martiale font partie aujourd’hui du curriculum de l’Académie de West Point, la Royal Military Academy, mais aussi de celle de Saint-Cyr. Le livre est aussi inclus dans le US Marine Corps Professional Reading Program, et le US Military Intelligence Personnel. Il est malheureusement absent du curriculum de l’École militaire libanaise. Sa méconnaissance se serait traduite par une inaptitude tragique et périlleuse de l’ensemble de la formation militariste, et aurait probablement conduit certains conseillers militaires ou civils libanais à formuler des stratégies offensives défectueuses et à exagérer imprudemment la capacité belligérante de la résistance milicienne.
La thématique du texte est centrée sur l’analyse rationnelle des différentes dimensions de la guerre, tout en dégageant les préceptes de la poursuite intelligente de l’état de belligérance dont le but ne devrait être que la victoire. La méthode est fondée sur une stratégie indirecte, toute d’économie, de ruse, de connaissance de l’adversaire, d’action psychologique, destinée à ne laisser à l’acte proprement belliqueux que le rôle de coup de grâce asséné à un ennemi désemparé. L’Art de la guerre est devenu le pilier conceptuel de la pensée stratégique militaire occidentale. Les leçons apprises n’englobent pas seulement le champ de bataille, mais surtout canalisent la pensée à vouloir connaître l’ennemi et à captiver sa faiblesse, car la maitrise de toute hostilité est celle qui permet de contourner le conflit et de dépasser ses méfaits. « L’art suprême de la guerre est de soumettre l’ennemi sans combattre. »
L’ignorance crée un vide comblé instantanément par des slogans et des recettes puisés dans une éducation restrictive limitée à des idéologies religieuses ou séculaires, dont le pouvoir d’obnubilation et de hantise mentale déforme la raison, et contribue à ignorer les préceptes de l’évolution, en façonnant un idéal dystopique, décalé par rapport au temps et à la marche de l’histoire, se distordant en une inéluctabilité destructive.
La perte de la raison sociale, victime de l’ignorance et de la nonchalance culturelle, a affligé le paysage communautaire depuis des siècles. Sans une évolution pédagogique, la mentalité resterait stagnante et séquestrée dans ses préjudices. Pour parer à l’état d’inertie didactique, chaque culture a spontanément imaginé une thérapeutique appropriée. Si l’Espagne a trouvé une contestation sociétale dans les aventures de Don Quichotte, un mélange unique d’humour, de satires et de réflexions sagaces, l’Orient méditerranéen a découvert, dans le caractère folklorique de Jeha, une ouverture vers l’impératif d’une rationalité indispensable, absente dans le marchandage de la vie quotidienne.
Le personnage de Jeha, un caractère fictif, sorti de la pensée arabe, apparaît au 9e siècle, une époque caractérisée par la concomitance d’une prospérité culturelle et d’une fragmentation politique. Pendant que le déclin du califat abbaside se dessinait furtivement dans un climat d’insouciance, la Maison de la Sagesse, « Beit al Hikmat », à Bagdad, contribuait à un essor sans parallèle dans la connaissance, en introduisant la philosophie grecque et en traduisant Aristote. Al-Khwarizmi contribuait à l’essor des mathématiques, et introduisait le concept de l’algèbre. Ahmad ibn Hanbal élaborait les principes fondamentaux de l’école théologique la plus stricte de l’islam, et subissait la torture et la prison pour avoir refusé d’adhérer à la doctrine mutazilite, influencée par la pensée grecque. La conquête de la région par la dynastie fatimide entraînait une islamisation progressive de la Palestine et un changement du climat politique, aboutissant à un déclin de la tolérance religieuse, à la persécution des chrétiens ainsi qu’à la destruction d’églises.
L’existence de Jeha, peut-être originellement factuelle, allait persister dans la conscience collective de la communauté méditerranéenne à travers l’imagination folklorique populaire dès le 9e siècle jusqu’à nos jours en se fusionnant en un caractère ottoman sous le nom de Nasruddine. La nécessité d’une soupape humoristique, mettant en relief les illusions, les colères, les vanités, les égarements, sera ressentie depuis cette époque, mais sans jamais pouvoir amadouer les tempéraments irascibles et agressifs, les éclats de violence incontrôlable, centrés autour des conflits régionaux, idéologiques ou territoriaux. Ces contes, définis comme « spirituels et à messages cachés », ne sont en fait que les reflets de l’état mental collectif sous-jacent au comportement social. L’écho millénaire du bon sens populaire transmis à travers les sagesses et espiègleries de Jeha, considérées comme une « médecine guérisseuse », n’a pu renverser les tendances antagonistes ou renflouer les démesures irrationnelles. Jeha, à travers un amalgame de sagesse et de niaiserie, de philosophie satirique et de prédication, s’édifiant comme un comédien de l’absurde, un artiste de la parodie et de la farce, est resté le porte-parole de la tragi-comédie de l’homme oriental.
Le style attribué à Jeha n’a pas toujours été l’innocent véhicule de la critique sociale par la parole sotte ou par l’acte farfelu. Les temps modernes ont vu ses aventures prendre une tournure acerbe et cynique, politiquement orientée, mettant en relief le caractère indomptable et saugrenu de l’individu soumis à l’influence communautaire et obéissant à un dérèglement puissant sous l’impulsion de la religion. Le brassage de la prophétie et de l’ambition, braqué sur un panorama d’ignorance et d’analphabétisme, a résulté en bien d’égards au fusionnement du délire et de la tyrannie. Le cycle répétitif de violences sur un fonds d’hostilité sous-jacente signale une incompatibilité structurelle interpellant l’urgence d’une réorientation de l’entente initiale.
La méconnaissance d’œuvres fondamentales dans la structure étatique et les relations humaines entre les nations approfondit l’abîme de l’ignorance et rend plus épais le mur de l’obscurantisme.
Les deux œuvres citées n’en sont qu’un échantillon. Négliger les leçons tirées des fables de Jeha, cherchant à moduler la mentalité de l’être à la recherche du royaume de Fiore, rend la débâcle encore plus pénible à tolérer et l’erreur plus difficile à admettre, d’autant plus que l’honneur lésé ne peut être compensé par les rêves inachevés. L’homme déçu se dit dupé et, à travers des chapelets de dénis, de désaveux, de mensonges, de reniements, de répudiations, de falsifications, refuse ainsi d’admettre la réalité et continue de vivre dans les fantasmes de son esprit noyé dans les mythes.
La dérive mentale, et le refus d’intégrer la connaissance dans le comportement limitent les perspectives d’une résolution favorable du désordre libanais. Le concept d’une nation souveraine est étouffé dans les replis d’une conscience accrochée à des panthéons apatrides. Une conviction idéologique acquise par intoxication sociologique représente la barrière fondamentale pour une diffusion rationnelle de l’énergie capable d’apprivoiser les résonances célestielles. L’abime culturel entre les différentes strates sociales et communautaires ne pourra que s’accroître, et la dissociation s’intensifier. L’image d’un Liban idéal ainsi conçu ne pourra jamais se matérialiser. C’est à se demander si la population, apprivoisée par les intempéries de la nonchalance, distante de la réalité géopolitique, est encore capable de prendre conscience de la menace de l’inhibition mentale, imposée par un contexte problématique. Le défaut d’acculturation s’est vu augmenter exponentiellement à travers les âges chez une population encerclée par des conflits intestins, la militarisation d’un confessionnalisme galopant, l’expansionnisme de l’intégrisme religieux, l’angoisse d’une peur existentielle et des ambitions géopolitiques théophaniques. Un état d’ignorance s’installe et se perpétue en se dédouanant par des lacunes morales prêtes à se barricader dans la corruption, le mensonge, la trahison et la perfidie.
L’ignorance exalte le fanatisme. La synergie ainsi créée, capable de métamorphoser l’intellect en complice de la destruction, s’accorde le pouvoir de défier l’entendement, empêche un inventaire réfléchi de l’identité de l’ennemi. Pris dans l’étau de la ferveur doctrinale, l’esprit corrompu se démène dans la confusion et le chaos interne, et perd la capacité du discernement. L’ennemi n’est plus à l’image de la réalité évidente, mais une construction intrinsèque de l’imagination, contaminée par une « menace silencieuse et collective », décrite par Dietrich Bonhoeffer, le pasteur allemand, pendu en prison par les nazis, dans sa Théorie de la Stupidité. Le mal, aurait conclu Jeha, est en nous-mêmes.
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